Belgique

Wilson Fache rend hommage à son ami décédé en Ukraine.

Un projet de reportage a conduit à la rencontre de l’auteur avec un vétéran de l’armée américaine âgé de 27 ans, qui formait les peshmergas sur la montagne de Bachiqa, à trente kilomètres au nord-est de Mossoul. Le 2 février 2023, il a été tué à l’âge de 33 ans par un missile guidé lancé sur son ambulance par les forces russes alors qu’il portait secours à un civil blessé.

Cher Pete, 

Je couvrais l’Irak et la guerre contre l’État islamique depuis un an lorsque, dans le cadre d’un projet de reportage, je me suis rendu à la montagne de Bachiqa, aux portes du « califat« . C’est là que j’ai fait ta connaissance. 

À l’époque, tu avais 27 ans et tu étais l’un de ces vétérans de l’armée américaine attirés par l’idée romantique de partir pour le Kurdistan afin de rejoindre les peshmergas. Cependant, tu as rapidement compris que les combattants kurdes n’avaient pas réellement besoin d’un soldat supplémentaire. Ce dont ils avaient vraiment besoin, tant leurs carences étaient évidentes, c’était d’un formateur capable de leur enseigner les premiers secours. Sur la montagne de Bachiqa, à trente kilomètres au nord-est de Mossoul, c’est exactement ce que tu faisais lorsque nous nous sommes serré la main pour la première fois. Nous avons tout de suite bien sympathisé. Il aurait été difficile de ne pas t’apprécier tant tu étais charismatique, drôle et généreux. 

À mon tour, tu t’es mis en tête de m’apprendre les gestes qui sauvent. Quand et comment utiliser un garrot, un bandage dit « israélien« , ou un pansement hémostatique capable d’accélérer la coagulation du sang pour éviter de se vider. Tes explications étaient simples et précises. 

Quelques mois plus tard, au cœur de la bataille de Mossoul, tu as ouvert un dispensaire à proximité de la ligne de front pour secourir les soldats et les civils blessés dans les combats. Cependant, tu te retrouvas seul pendant deux jours, sans assistants, et tu avais donc demandé à un collègue et à moi si nous serions prêts à intervenir comme apprentis infirmiers. 

De si nombreux patients affluèrent dans le dispensaire durant ces deux jours qu’ils se mêlent un peu tous dans ma mémoire. Je garde toutefois un souvenir précis d’un soldat silencieux blessé dans l’explosion d’une voiture piégée. 

Il avait un morceau de métal de quinze centimètres de diamètre planté dans l’épaule droite. Toi, tu étais en pleine possession de tes moyens. Moi, j’ai failli m’évanouir lorsque je t’ai vu plonger ta main gantée dans le torse ouvert du soldat pour en retirer une louche de sang coagulé, gluant et violet. Je devinais aux regards des autres que mon visage avait blanchi. J’ai balbutié que j’avais besoin d’une pause et j’ai flotté en direction de l’escalier menant au toit, remplissant mes poumons d’air autant que possible pour éviter de perdre connaissance. 

Des années plus tard, une nouvelle guerre nous emmena aux confins de l’Ukraine et de l’humanité. Tu avais repris ton rôle d’infirmier de combat tandis que je reprenais le mien de journaliste, et je t’ai envoyé un message pour te proposer de faire équipe. Je souhaitais couvrir les opérations de sauvetage que tu menais dans l’Est du pays, et tu m’as répondu : « Ça a l’air d’être un bon plan, mec. On est aux abords de Bakhmout, on dispense des soins médicaux depuis l’arrière des ambulances et on a mis en place un programme pour évacuer les gens de la ville quand la situation empirera. Je t’en dirai plus demain, je dois aller me coucher. Passe une bonne nuit, je t’enverrai un message demain« .

La veille de nos retrouvailles, une rumeur a commencé à circuler, affirmant qu’un humanitaire américain avait été tué. J’ai immédiatement deviné qu’il s’agissait de toi. 

Grâce à une enquête du New York Times, nous avons rapidement appris que tu avais été délibérément ciblé par un missile guidé tiré sur ton ambulance par des forces russes alors que tu secourais un civil blessé. C’était le 2 février 2023, tu avais 33 ans. 

Deux semaines plus tard, tes funérailles furent diffusées en direct sur YouTube, ce qui m’a permis de suivre la cérémonie depuis ma chambre d’hôtel en Ukraine. Ta mère, que nous connaissions tous car elle travaillait avec toi en Irak, prononça un discours poignant. Ta veuve, que nous connaissions tous puisque elle travaillait aussi avec toi en Irak, prononça un discours touchant et drôle précisant que tu aurais été heureux d’apprendre que, malgré l’état de ton corps endommagé par l’explosion du missile, « tes couilles et ta bite« , pour citer ses mots, étaient restées intactes. 

Wilson