Vu d’Europe : le marché européen ne paie pas l’addition des règles de Trump à l’industrie pharmaceutique
Le décret de Donald Trump impose la clause de la nation la plus favorisée (NPF) en matière de fixation des prix des médicaments, visant à diminuer les coûts de la santé pour les Américains. En juillet dernier, Roche a retiré son traitement contre le cancer Lunsumio de la liste des traitements remboursés en Suisse, à cause d’un désaccord sur son prix avec l’autorité de régulation de santé publique.
À l’approche du premier anniversaire du décret de Donald Trump, qui a instauré la clause de la nation la plus favorisée (NPF) pour les prix des médicaments, il devient clair que cette mesure, visant à réduire les coûts de santé pour les Américains, n’est pas qu’une simple menace protectionniste. Ce décret oblige les entreprises pharmaceutiques à aligner leurs tarifs pour les consommateurs américains sur ceux pratiqués dans d’autres pays développés, et commence à engendrer des effets tangibles.
Des accords ont été conclus, exemptant certaines entreprises de droits de douane pendant trois ans. Les laboratoires s’engagent à fixer les prix de leurs nouveaux traitements en fonction des tarifs les plus bas d’un groupe de pays de référence, y compris la Suisse. De plus, certains ont consenti à investir dans la recherche et le développement aux États-Unis, avec un engagement dépassant 320 milliards de dollars (250 milliards de francs) au cours de l’année écoulée.
Le gouvernement Trump va plus loin en officialisant la tarification NPF via trois modèles applicables aux régimes d’assurance Medicaid et Medicare. Ces modèles reposent sur des listes de pays de référence légèrement différentes. Le lancement du site TrumpRx.gov en février, qui propose aux Américains des médicaments sur ordonnance à prix NPF, intensifie la concurrence ; les laboratoires devront proposer des prix compétitifs sous peine d’exclusion de cette plateforme.
En réponse, certains laboratoires ont annoncé des reports ou même des annulations de lancements de nouveaux traitements en Europe, où les prix sont historiquement plus bas qu’aux États-Unis. Ils préfèrent potentiellement perdre le marché européen plutôt que de baisser les prix et diminuer leurs bénéfices aux États-Unis. D’autres menacent de réduire leurs investissements en recherche et développement en Europe si les gouvernements ne revoient pas à la hausse les prix.
Bien que des incertitudes demeurent quant à l’application de la NPF, les experts estiment que l’Europe doit en tenir compte sérieusement. James Whitehouse, du cabinet Lightning Health, précise que « la tarification NPF est partie pour rester » et que « la politique américaine dicte désormais les enjeux de santé publique dans d’autres pays ». Les conséquences pour l’Europe seront considérables.
Le poids commercial des États-Unis est énorme, représentant au moins la moitié des revenus de nombreux géants pharmaceutiques. Les médicaments de marque y sont vendus jusqu’à quatre fois plus cher que dans d’autres pays développés. Ainsi, une baisse des prix aux États-Unis pourrait significativement impacter les revenus et bénéfices des laboratoires. Un rapport de la banque suisse UBS indique que les grandes entreprises pharmaceutiques pourraient voir leurs bénéfices réduits de 8 % d’ici 2028.
Les associations professionnelles et l’industrie pharmaceutique envisagent un avenir sombre pour le développement des médicaments en Europe si les prix ne sont pas ajustés pour compenser la baisse américaine. Pfizer, l’un des plus grands laboratoires mondiaux, a été le premier à signer un accord en accord avec la NPF, le CEO Albert Bourla ayant affirmé que s’il devait choisir entre baisser les prix américains ou arrêter les fournitures en France, il choisirait de « s’arrêter de fournir la France ».
Contrairement aux États-Unis, où les prix sont souvent dictés par le marché, en Europe, ils sont généralement fixés par les gouvernements via des négociations, devenue de plus en plus controversées. Les entreprises font état de prix qui ne reflètent pas adéquatement la valeur de l’innovation. Cette perspective est partagée par Donald Trump, qui accuse l’Europe de « profiter » de l’innovation financée par les patients américains.
Les pays européens sont appelés par les laboratoires à justifier les prix, avec une exigence croissante pour des évaluations des technologies de santé. Certains médicaments, largement disponibles aux États-Unis, ont été rejetés en Europe, jugés trop coûteux au regard de leurs bénéfices.
Cela souligne le défi des laboratoires européens, qui sont contraints de prouver que les traitements valent le prix demandé. Malgré certaines augmentations de prix acceptées, elles ne suffisent pas à combler le fossé avec les prix américains. L’Union européenne, par ailleurs, envisage des législations qui pourraient obliger les entreprises à fournir des traitements aux États, sans quoi elles pourraient faire face à la concurrence de médicaments génériques.
Finalement, la NPF remet en question la stratégie de négociations secrètes de remises effectuées par les gouvernements européens, qui, selon Neil Grubert, peuvent atteindre jusqu’à 70 % à partir d’un prix officiel. Avec les États-Unis qui exigent des prix nets, il pourrait devenir difficile pour ces pays de maintenir la confidentialité autour de ces tarifs.
Toutefois, il n’est pas garanti que les patients, que ce soit aux États-Unis ou en Europe, bénéficient d’une amélioration grâce à ce système. Si les laboratoires choisissent de contourner l’Europe, les patients risquent de ne pas avoir accès aux traitements, tandis que les Américains pourraient se voir supporter un coût d’innovation plus élevé. De plus, il n’existe pas de mécanisme dans la NPF pour empêcher des prix encore plus élevés aux États-Unis pour couvrir les pertes potentielles en Europe.
Une augmentation des prix en Europe mettrait les systèmes de santé publics sous pression, entraînant à terme des réductions dans d’autres services publics, et les patients pourraient voir leurs frais de santé augmenter. Beaucoup pourraient ainsi ne pas pouvoir se permettre les soins nécessaires. Toma Mikalauskaite, de la Ligue européenne contre le cancer, avertit que cela entraînerait des retards et des pénuries d’accès aux traitements pour les patients.
Un article écrit par Jessica Davis Plüss (SwissInfo), publié le 27 mars 2026.

