Belgique

Vivre sans services publics : réponse d’une spécialiste à la question.

Barbara Sak prend la direction de l’ASBL CIRIEC, un centre international d’information et de recherche sur l’économie publique, sociale et coopérative. En Belgique, les services publics sont régis par des principes censés garantir une accessibilité équitable à un prix abordable, pour tous en fonction de ses besoins.


Son expertise sur les services publics a conduit Barbara Sak à prendre la direction de l’ASBL CIRIEC, un centre international d’information et de recherche sur l’économie publique, sociale et coopérative.

« Un service public, c’est un service d’intérêt collectif, pour vivre en communauté, qui est rendu au citoyen », résume Barbara Sak. Cette experte, considérée comme l’une des meilleures dans le pays sur ce sujet, n’hésite pas à affirmer : « Précisons-le d’emblée : je suis favorable aux services publics. »

### Neutralité de l’État et égalité de traitement

Un des traits marquants des services publics en Belgique est leur omniprésence, tout au long de la journée et à chaque étape de la vie.

« Dès que vous vous levez, vous utilisez les services publics : avec l’accès au réseau d’électricité et d’eau, par exemple », illustre Barbara Sak.

La liste est longue, englobant l’utilisation des routes, le système d’égouts, les crèches publiques, les écoles, les hôpitaux, etc.

« Et même déjà avant votre naissance, vous bénéficiez des services publics via les consultations prénatales de l’ONE, qui s’assurent que vous allez naître en bonne santé », ajoute Barbara Sak. « Et après votre mort, c’est encore une fois les services publics, via la commune, qui vont s’assurer que l’endroit où vous reposez soit respecté, que vous soyez enterré ou incinéré. »

En Belgique, les services publics suivent des principes destinés à garantir une accessibilité équitable à un prix abordable, pour toutes et tous, selon leurs besoins.

« Le principe basique et essentiel du service public, c’est la neutralité de l’État et l’égalité de traitement pour tous les citoyens. L’État doit être là vraiment pour tout le monde et offrir le même service à tout le monde, peu importe son âge, sa situation, sa religion ou son origine », souligne la chercheuse. « C’est ce qu’on appelle l’État solidaire qui offre des services à la population. C’est un État qui essaie de faire en sorte que le bien-être d’un maximum de personnes soit amélioré », explique Barbara Sak.

### Des services publics depuis l’Égypte ancienne

Le service public n’est pas une nouveauté : des traces de son existence remontent à l’Égypte antique, il y a plus de 4500 ans.

« Dès le moment où des personnes vivent en collectivité, en communauté, il y a une organisation sociale. Cette organisation sociale permet de collectiviser, de rassembler, toute une série de services que l’on peut mieux rendre de manière collective que de manière individuelle », explique Barbara Sak.

Des références aux services publics sont visibles sur des hiéroglyphes, montrant notamment le rôle de « l’État égyptien » dans les écoles de scribes ou l’existence d’organisations de santé pour les ouvriers qui travaillaient sur les chantiers des pyramides.

« Petit à petit, au cours de l’histoire, les services publics ont évolué, au gré des évolutions technologiques », continue Barbara Sak. « Par exemple, la ville de Paris a financé la construction des premiers réseaux d’égouttage pour des raisons de santé publique. »

### L’accès au pain, un ancien service public

Après la révolution industrielle, les inventions privées ont été régulées par l’État, comme pour l’électricité, qui, avant d’être accessible à tous les foyers, ne profitait qu’à ceux ayant les moyens de s’en offrir.

« À un moment donné, l’État s’est rendu compte qu’il avait intérêt à collectiviser ce service et a décidé d’éclairer les rues de Paris pour augmenter la sécurité », détaille Barbara Sak.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’État français a réorganisé le cofinancement des services publics, mais s’est parfois retiré de certains services, comme la préparation du pain, auparavant considéré comme un service élémentaire.

En Belgique, le prix du pain blanc et semi-gris était réglementé par l’État depuis 1940, mais depuis le 1er juillet 2004, chaque boulangerie est libre d’appliquer ses propres prix. La Belgique est alors devenue le dernier pays européen à libéraliser le prix du pain. Ainsi, dès cette date, le prix d’un pain blanc de 800 grammes a augmenté de 10 centimes, atteignant une moyenne de 1,54€. Deux ans plus tard, ce prix moyen était de 2€, avec de grandes disparités selon qu’il était acheté en supermarché ou en boulangerie traditionnelle.

### Le coût des services publics, le cœur du débat

Les services publics coûtent, bien sûr, de l’argent à l’État, mais également aux citoyens, par le biais d’un système de cofinancement, de régulation et de participation solidaire.

« Le citoyen le paie de deux manières : d’une part par des taxes et des impôts, mais aussi avec sa participation privée », explique la chercheuse. « Quand vous allez chez le médecin, par exemple, vous payez une petite participation. Le reste est pris en charge par le système de sécurité sociale. »

Ce cofinancement est calculé selon le revenu et l’utilisation des services publics de chaque foyer. « Si vous consommez 150m³ d’eau par an parce que vous avez une piscine, vous allez payer plus qu’un ménage sans piscine », illustre Barbara Sak. « Même principe pour les poubelles : nous payons des taxes mais aussi les sacs poubelles selon notre usage. »

Bien que l’État organise, cofinance et régule les services publics, il n’est pas le seul à les mettre en œuvre. Il s’entoure de différentes structures : les administrations publiques (CPAS, police, justice, services communaux, éducation), des opérateurs privés ou mixtes publics-privés (téléphonie, internet, eau, gaz, électricité), mais aussi des acteurs de l’économie sociale (coopératives, mutuelles, fondations, associations).

« La population en demande beaucoup aux services publics, mais il faut payer le personnel derrière. Il y a une relativité à avoir entre le coût et le service rendu », affirme Barbara Sak.

### Les services publics sont-ils inefficaces ?

Le service rendu est-il à la hauteur ? En Belgique, les retards de la SNCB ou l’état des routes sont souvent l’objet de blagues, mais les services belges sont-ils réellement inefficaces ?

« Qu’entend-on par efficacité ? » se questionne Barbara Sak. « Si on prend en compte les missions de service public, à savoir offrir un service continu, fiable, à des prix abordables, avec une qualité suffisante : oui, les services publics belges sont plutôt efficaces », assure-t-elle.

« La qualité rendue peut aussi se mesurer aux délais d’attente pour avoir un rendez-vous avec un médecin, par exemple. La Belgique offre des délais d’attente et une distance très réduite par rapport aux autres pays européens », détaille la chercheuse.

Concernant le rapport coût/performance, Barbara Sak est plus nuancée. « Il existe toute une série de collectifs et de citoyens qui se battent pour que les services auxquels le citoyen a droit soient attribués d’office. Ce n’est pas normal de devoir envoyer le même formulaire à 4 bureaux différents pour quelque chose auquel on a droit », affirme-t-elle.

### Qui profite le plus des services publics ?

Les détracteurs des services publics dénoncent souvent un système « d’assistanat » dédié aux plus précaires. Cette assertion est mise en cause par Barbara Sak.

« Je vais vous étonner, mais il s’avère que les services publics, en Belgique, favorisent davantage la classe moyenne et la classe supérieure. On ne se rend juste pas compte de leur valeur monétaire », affirme la chercheuse.

Il y a dix ans, le CIRIEC a mené une étude pour calculer le bénéfice financier des services publics sur différents profils-types. Le résultat est sans appel : l’ensemble de la population augmente considérablement son revenu disponible grâce aux services publics.

« Par exemple, pour une famille de classe moyenne avec deux enfants dans l’enseignement supérieur, les services publics augmentent le revenu disponible de 60%. C’est énorme », souligne Barbara Sak.

« Cela s’explique notamment par le fait que les hautes écoles et les universités sont financées par l’État. Ce sont majoritairement les classes moyennes et supérieures qui envoient leurs enfants à l’université », explique-t-elle. « Lorsqu’on s’arrête d’étudier à 18 ou 19 ans, on travaille, on cotise et on paie des impôts. Quand on étudie jusqu’à 25 ans, non seulement on ne paie pas d’impôts, mais en plus, on bénéficie des services publics : l’université ainsi que les transports en commun qui offrent des conditions avantageuses aux moins de 25 ans. »

« On ne se rend pas compte de tout ce que les services publics apportent comme valeur ajoutée, qui serait presque impayable si on devait le payer directement à des opérateurs privés », avance Barbara Sak.

### « Le service public, c’est un investissement sur l’avenir »

Aujourd’hui, dans la majorité des pays européens, les services publics sont menacés, tous secteurs confondus. « D’abord, on les attaque en réduisant leur financement et en augmentant les cadences pour le personnel ; ensuite, on appuie un discours individualiste qui considère que chaque citoyen doit, individuellement, gérer sa vie et la reprendre en main. Enfin, d’un point de vue européen, on essaie de déréguler un maximum », détaille Barbara Sak, qui insiste sur la nécessité du rôle de contrôle et de régulation, notamment en matière de santé (eau, contrôle alimentaire, déchets, …).

« Pour moi, le service public, c’est un investissement sur l’avenir », avance Barbara Sak. « Les médias de service public, par exemple, c’est la garantie d’accès à une information de qualité, gratuitement, pour tous les citoyen·nes ; c’est un véritable enjeu démocratique. »

« On critique souvent cette notion d’État providence, mais ce n’est pas une notion nouvelle. En anglais, on parle de ‘welfare state’, un État qui s’occupe du bien-être de sa population, pour la vie en collectivité », explique la chercheuse.

« Sans services publics, on appauvrit une population dans sa globalité, autant financièrement que démocratiquement et humainement », affirme Barbara Sak.