Belgique

Visa et Mastercard dominent les paiements par carte en Europe.

En 2022, environ 61% des transactions par carte dans la zone euro ont été traitées par des systèmes internationaux, majoritairement américains. Selon Bruno Colmant, l’initiative européenne « n’est pas vouée à un grand succès » et la mise en circulation de l’euro numérique n’interviendrait pas avant 2029, sous réserve d’un accord politique.


La question de la souveraineté est à nouveau au cœur des débats en Europe, particulièrement dans le cadre des relations avec les États-Unis. Droits de douane, tensions diplomatiques, décisions unilatérales : l’idée que certaines infrastructures critiques puissent servir d’outils de pression politique suscite des inquiétudes croissantes sur le Vieux Continent.

### Une dépendance européenne massive aux acteurs américains

Cette recherche d’indépendance concerne des secteurs clés tels que les télécommunications, le numérique ou la défense, mais également un domaine moins visible : les moyens de paiement.

Dans ce domaine, la dépendance européenne est significative. Selon la Banque centrale européenne, en 2022, environ 61% des transactions par carte dans la zone euro ont été traitées par des systèmes internationaux, principalement américains. Les 39% restants proviennent de systèmes nationaux, dont l’importance varie largement d’un pays à l’autre. La BCE précise qu’« il n’existe actuellement que neuf systèmes de cartes nationaux actifs dans l’UE », incluant CB en France, Girocard en Allemagne, PagoBANCOMAT en Italie et Bancontact en Belgique.

En revanche, 13 pays de la zone euro dépendent entièrement des systèmes internationaux pour les paiements par carte, parmi lesquels les Pays-Bas, l’Irlande, l’Espagne et l’Autriche.

### Des systèmes nationaux protecteurs, mais aux limites évidentes

Cette situation soulève un problème de souveraineté monétaire. Bruno Colmant, économiste, professeur et membre de l’Académie royale de Belgique, explique : « le problème qu’on est en train d’affronter maintenant, c’est un problème de souveraineté monétaire avec la prise de conscience que, notamment Visa et Mastercard, sont en fait pilotables au travers des États-Unis ». Cette vulnérabilité a été récemment illustrée par un incident où « ce qui a été un choc assez important récemment, c’est que Thierry Breton, qui s’est vu retirer son visa pour les États-Unis, s’est fait aussi désactiver ses cartes Visa et Mastercard ». Pour Bruno Colmant, cet événement met en lumière « une sorte d’extraterritorialité américaine en matière de moyens de paiement ».

Dans ce contexte, la Belgique et la France apparaissent comme des exceptions relatives. La première grâce à Bancontact, la seconde via Cartes Bancaires (CB). Ces systèmes assurent une certaine protection sur le territoire national, mais celle-ci reste limitée. Dans d’autres pays, la dépendance est parfois très forte, malgré la présence d’un système souverain, comme en Allemagne, « pays au sein duquel PayPal intervient pour quasiment 30% des paiements en ligne », rappelle l’économiste. Pour mémoire, PayPal a été fondé par les milliardaires Elon Musk et Peter Thiel, tous deux soutiens de Trump.

Le principal inconvénient de ces systèmes nationaux est leur absence de portée transfrontalière. Une carte émise par une banque belge permet d’effectuer des paiements via Bancontact en Belgique, mais dès qu’un consommateur traverse une frontière ou achète sur un site étranger, ce sont Visa ou Mastercard qui prennent le relais. C’est pourquoi la plupart des cartes européennes sont co-brandées, combinant un système national et un réseau international.

### Wero, une première tentative européenne encore fragile

Dans le domaine numérique, certaines initiatives tentent de combler ce vide. La plus emblématique est Wero, développée par l’European Payments Initiative (EPI), un consortium regroupant seize grandes banques européennes, telles que Belfius, BNP Paribas, KBC et ING. À l’instar de Payconiq, ce système permet des paiements entre particuliers via QR code ou numéro de téléphone. Actuellement disponible en Belgique, en France et en Allemagne, il est en cours de déploiement aux Pays-Bas et au Luxembourg. Les paiements chez les commerçants en ligne commencent également à être proposés, une condition essentielle pour rivaliser avec Visa et Mastercard, même si le projet accuse un retard par rapport au calendrier initial.

Pour la première fois, une alternative paneuropéenne existe donc dans ce domaine, parfois qualifiée d’« Airbus des paiements ».

Cependant, la fragmentation européenne refait rapidement surface. Toutes les banques du continent n’ont pas rejoint l’EPI. Dans le sud de l’Europe, un consortium concurrent, EuroPA, développe une solution similaire. Les deux initiatives ont récemment annoncé leur intention de travailler à leur interopérabilité, mais cela n’est pas encore réalisé.

### Euro numérique ou stablecoins : une souveraineté encore incertaine

Face à ces initiatives privées, la Banque centrale européenne se concentre, depuis 2021, sur un projet institutionnel : l’euro numérique. L’objectif affiché est de renforcer la souveraineté monétaire européenne en permettant aux citoyens d’utiliser une monnaie directement émise par la BCE, sans intermédiaire bancaire. Cependant, ce projet rencontre de fortes résistances, notamment de la part des banques commerciales. Bruno Colmant précise que « le point d’entrée de l’euro numérique, c’est en fait un compte bancaire », comparable à « un second compte bancaire auprès de la Banque centrale européenne ».

Ce mécanisme est perçu comme une menace directe, car « les banques européennes voient évidemment cela comme un concurrent », une partie de l’épargne collectée risquant d’être « reroutée vers la Banque centrale européenne ». De plus, il existe un désaccord majeur sur le coût du projet : « les banques estiment que le coût sera à peu près 20 milliards d’euros », tandis que la BCE l’évalue à « 6 milliards ». La mise en circulation ne devrait pas intervenir avant 2029, sous réserve d’un accord politique.

En résumé, Bruno Colmant se montre sceptique : « J’ai l’impression que l’initiative européenne n’est pas vouée à un grand succès ». D’après lui, la solution la plus prometteuse réside plutôt dans l’émission de stablecoins. « La solution qui me semble la plus idéale, c’est d’avoir un stablecoin en euros généré par les banques européennes, pour maintenir l’épargne européenne en Europe et répondre à un problème de souveraineté », tout en soulignant qu’« on ne pourra pas avoir en même temps un euro numérique Banque centrale et ces stablecoins promus par une dizaine de banques ».

Entre systèmes nationaux limités, initiatives éparses et projets institutionnels controversés, l’Europe peine ainsi à faire émerger un véritable champion des paiements. En attendant, un seul moyen demeure totalement souverain, bien qu’il soit moins pratique : les billets et les pièces.