Belgique

Victimes du 22 mars : des centaines de dossiers ouverts, empathie manquante.

Le 22 mars 2016, une explosion à la station Maelbeek du métro de Bruxelles a causé la mort de 35 personnes et a blessé des centaines d’autres. Dix ans après les attentats, 1419 victimes ont introduit un dossier d’indemnisation et les assureurs ont déjà versé 88,2 millions d’euros pour couvrir divers frais.


Le 22 mars 2016, à 9h12, Marie et Sabine prennent le métro pour se rendre au travail. À la station Maelbeek, les wagons s’arrêtent avant de redémarrer. Dans un court laps de temps, une explosion déchire la rame, tuant 17 personnes et blessant des centaines d’autres. Au total, 35 personnes périssent lors des attaques terroristes à Bruxelles.

Marie, originaire de Liège, raconte : « J’ai vécu l’explosion de très près. C’est-à-dire qu’au-delà du boom, j’ai vu ce flash lumineux. » Elle reste un moment dans la station, désorientée et traumatisée, avant de rentrer vers Liège, où elle sera soignée à l’hôpital dans l’après-midi.

Sabine, quant à elle, se trouvait juste à côté du kamikaze. Elle ne se souvient de rien. « Je me suis réveillée à l’hôpital un mois et demi plus tard, » se remémore-t-elle. « J’ai eu la hanche et des vertèbres déboîtées, les mains brûlées, les tympans perforés, du métal un peu partout dans le corps. » Aujourd’hui, après plus de cinquante opérations, l’ancienne joaillière va mieux, même si elle continue à recevoir des soins médicaux chaque semaine.

De son côté, Marie souffre de problèmes pulmonaires causés par les fumées inhalées dans le métro et continue de se remettre d’un syndrome de stress post-traumatique déclenché par l’attentat, des années plus tard.

Dix ans après les attentats, les dossiers d’indemnisation de Marie et Sabine auprès des assurances et d’autres instances ne sont toujours pas clos. Sabine remarque : « C’est très long. Ça fait dix ans. Mais je suis arrivée au moment de la consolidation. Ça veut dire qu’il n’y aura plus d’opérations. »

Au total, 1419 victimes ont introduit un dossier d’indemnisation, et les différents assureurs leur ont déjà versé 88,2 millions d’euros, couvrant les frais médicaux, d’hospitalisation, les compensations pour incapacité temporaire ou permanente, les frais de prothèses, les préjudices moraux, ainsi que des rentes versées aux ayants droit des défunts.

« Après les attentats, les dommages ont été estimés à 144 millions d’euros, » explique Delphine Van Bladel, porte-parole d’Assuralia, l’union professionnelle des entreprises d’assurances. « Des frais doivent encore être engagés dans les prochaines années. Les assureurs conservent donc une réserve de 55,9 millions pour remplir leurs obligations futures. »

Au 31 décembre 2025, les dossiers de 986 victimes étaient clos, tandis que 436 restaient ouverts. « L’état de santé de certaines victimes n’est pas encore stabilisé. Tant qu’il n’est pas consolidé, on ne peut pas clôturer définitivement le dossier d’indemnités, » précise Delphine Van Bladel.

D’autres victimes bénéficient de rentes à vie dans le cadre de l’assurance accident du travail. Certaines ont également pris plusieurs années avant de lancer les procédures d’indemnisation. Les victimes souffrant d’un syndrome post-traumatique causé par l’attentat peuvent toujours introduire une demande aujourd’hui, grâce à une loi votée en 2024. Ainsi, en 2025, les assurances ont versé 4,6 millions d’euros aux victimes.

Marie dénonce une prise en charge complexe et souvent déshumanisée. « Les premiers interlocuteurs qu’on a, et un petit peu les seuls, ce sont les médecins des assurances ou les médecins de MEDEX pour l’Office des pensions, » explique-t-elle. « Je pensais qu’ils étaient là pour nous aider. Mais en fait, ils minimisent ce que l’on a vécu. Ils sont là pour vous rembourser le moins possible. »

Cette situation est difficile à vivre pour des victimes déjà marquées par leurs blessures ou leur traumatisme. « C’est une double injustice. Ça fait juste augmenter le sentiment de traumatisme et ça perd tout le sentiment de justice dont on a besoin, » déclare Marie.

Elle signale que des médecins lui ont souvent proposé de refermer son dossier, ce qui aurait impliqué de ne plus couvrir les frais futurs liés à son état de santé. « L’accompagnement a été très problématique, » résume Me Valérie Gérard, avocate pour de nombreuses victimes des attentats du 22 mars 2016 et représentant de l’association Life4Brussels. « Les victimes l’ont rappelé au cours du procès pénal. » Son confrère, Me Guillaume Lys, ajoutant que « les compagnies d’assurances n’étaient pas du tout préparées à un dossier terroriste, se retrouvant sans empathie face à des victimes ne comprenant pas la complexité de la procédure. »

Malgré ces critiques, Assuralia assure qu’il y a eu des avancées. « Les assureurs ont développé des directives pour être dans une démarche beaucoup plus empathique, » répond Delphine Van Bladel.

Dix ans après les événements, les victimes ont dû s’adresser à trois instances pour obtenir de l’aide financière : les assurances, la commission pour l’aide financière aux victimes d’actes intentionnels de violence, et le statut de solidarité nationale, qui a été introduit en 2017. « Et à cela s’est ajouté le volet pénal où les victimes pouvaient solliciter réparation pour des dommages non couverts par ailleurs, » souligne Me Gérard, notant la coexistence de plusieurs interlocuteurs pouvant parfois prendre en charge des éléments similaires.

Cette multitude d’interlocuteurs et la complexité des procédures posent des problèmes majeurs. « Pour les victimes, c’est excessivement violent. À chaque interlocuteur, il faut réexpliquer son vécu, » déclare Me Gérard. Sabine ajoute : « À chaque rendez-vous, je me sens super mal pendant trois ou quatre jours avant. C’est épuisant de devoir tout le temps se justifier. »

Le coût des multiples procédures est également un obstacle. « Plus on a d’interlocuteurs, plus on a besoin d’être assisté par un avocat ou un médecin expert. Et donc, plus ça coûte cher, » résume Me Gérard, mentionnant un coût d’environ 500 euros pour la première entrevue avec un médecin.

Les associations de victimes demandent depuis des années la création d’un guichet unique et d’un fonds de garantie. Récemment, la ministre de la Justice a annoncé la mise en œuvre d’un point de contact unique, avec un budget d’un million d’euros. « Grâce à ce dispositif intégré, les victimes d’attentats en Belgique ou les Belges victimes d’attentats à l’étranger n’auront plus à coordonner elles-mêmes les démarches, » souligne Annelies Verlinden (CD&V).

Me Guillaume Lys commente : « Il y a un peu de mieux. Il sera là pour servir de relais entre les assurances et les victimes. Mais les assureurs restent responsables des indemnisations. »

Cependant, les victimes continuent de réclamer un fonds de garantie, organisé par l’État. « Dans un cadre terroriste, l’État est visé en premier lieu. Il est normal que la responsabilité lui incombe plus qu’aux assureurs, » affirme Me Lys. La Commission d’enquête parlementaire a recommandé la création d’un fonds pour indemniser rapidement les victimes.

De leur côté, les assureurs ne sont pas nécessairement favorables à cette idée. « Cela soulève plusieurs questions, » nuance Delphine Van Bladel.

Une nouvelle loi, votée le 3 mai 2024, vise à garantir une prise en charge systématique des victimes de terrorisme, même sans assurance individuelle. Un système de cascade permettra de rechercher un assureur, avec recours à un fonds commun de garantie si nécessaire.

Malgré ces avancées, des problèmes persistent. Certaines victimes reçoivent des demandes de remboursement de la part du Service public fédéral, qui considère qu’elles ont cumulé des pensions d’invalidité avec des indemnités. « Le Service public envoie des demandes de récupération de dettes à certaines victimes, » souligne Me Gérard.

L’avocate identifie aussi deux grands oubliés de l’aide aux victimes : les enfants et les premiers intervenants, qui souvent ne reçoivent pas l’attention qu’ils méritent. « On oublie trop souvent que des enfants figurent parmi les victimes, » conclut-elle.