USA, Iran, Israël et pays du Golfe : enjeux des négociations au Moyen-Orient
David Rigoulet-Roze est chercheur à l’institut français d’analyse stratégique (IFAS) et rédacteur en chef de la revue « Orients Stratégiques », dont le dernier numéro est consacré aux « puissances régionales dans un Moyen-Orient en recomposition ». L’agence de presse iranienne Tasnim a indiqué que « la réponse de l’Iran aux 15 points proposés par les États-Unis avait été officiellement transmise par des intermédiaires mercredi soir ».
Pour mieux saisir les enjeux de ces négociations complexes, David Rigoulet-Roze, expert en Moyen-Orient, a accepté de répondre à nos questions. Chercheur à l’institut français d’analyse stratégique (IFAS) et associé à l’Institut Européen pour les Études sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord (EISMENA), il est aussi rédacteur en chef de la revue « Orients Stratégiques », dont le dernier numéro aborde les « puissances régionales dans un Moyen-Orient en recomposition« .
Les États-Unis proposent un plan en 15 points à l’Iran : quelles sont leurs lignes rouges ?
Ce plan contient des éléments déjà présentés lors des précédentes négociations entre les États-Unis et l’Iran en 2025.
David Rigoulet-Roze souligne : « On retrouve les paramètres qui ont toujours été à l’origine d’une demande d’accord ».
La priorité essentielle pour les États-Unis concerne le programme nucléaire iranien. Il s’agit d’abord du renoncement à l’enrichissement d’uranium, c’est-à-dire un enrichissement à zéro, ce qui constitue une exigence très stricte. Ensuite, cela inclut la remise de 440 kg d’uranium enrichis à 60%, ainsi que la limitation du programme balistique, notamment de la portée de certains missiles, ne laissant qu’une capacité d’autodéfense.
Le chercheur mentionne également l’exigence de mettre fin au soutien iranien à ses « Proxys », comme le Hezbollah au Liban ou les Houthis au Yémen, ainsi que la réouverture du détroit d’Ormuz.
« Tout cela, à l’exception de la question du détroit d’Ormuz liée à la guerre, faisait déjà partie des exigences américaines pour un éventuel accord avec l’Iran », précise-t-il.
Quelles sont les lignes rouges de l’Iran dans le cadre de ces contacts ?
Ce jeudi après-midi, l’agence de presse iranienne Tasnim, proche du régime, a rapporté que « la réponse de l’Iran aux 15 points proposés par les États-Unis avait été officiellement transmise par des intermédiaires mercredi soir », ajoutant que Téhéran attendait une réaction.
Pour les Iraniens, cette proposition américaine « pourrait être perçue comme une capitulation, ce qui est évidemment inacceptable de leur point de vue », explique David Rigoulet-Roze.
Il précise que « les Iraniens ont également formulé des exigences très élevées » en réponse à ce plan américain. Il évoque leur « refus de renoncer à l’enrichissement, refusal de se plier sur la limitation du programme balistique, une demande de dédommagement pour la guerre », et une demande qui, bien que considérée comme symbolique, n’est pas anodine : « un changement de statut pour le contrôle du détroit d’Ormuz, signifiant un droit de péage en faveur de Téhéran, ce qui est de toute manière inacceptable selon le droit international maritime. »
Négociations ou dialogue de sourds ?
Depuis le changement de ton dramatique de Donald Trump sur ce dossier, il est difficile de déchiffrer les communications des deux parties. David Rigoulet-Roze affirme : « Il est clair que de part et d’autre, il existe une logique et une rhétorique inflationniste pour établir les lignes rouges dans le cadre d’éventuelles négociations. »
L’agence Reuters a rapporté un contact avec un « responsable iranien de haut rang », qui a qualifié la proposition américaine d’« unilatérale et injuste », considérant qu’elle ne servait que les intérêts des États-Unis et d’Israël.
Ça paraît inconciliable et incompatible. Mais cela fait partie des négociations.
David Rigoulet-Roze
Il ajoute : « Ça paraît inconciliable et incompatible. Mais cela fait partie des négociations. Lorsque l’on commence un processus, on fait valoir des demandes maximales, qui peuvent évoluer. Il y a des lignes rouges qui resteront fixes, notamment du côté américain. C’est sur cela que repose la pression sur les responsables iraniens susceptibles d’assumer la responsabilité d’un accord final. »
Il mentionne également une complexité supplémentaire : « Il existe une opacité dans le système de responsabilité iranien, surtout depuis les purges qui ont eu lieu fin février et continuent. Hier encore, l’amiral en charge de la marine des Gardiens de la Révolution a été éliminé. Les responsables se cachent pour éviter une élimination, et figurativement pour ne pas devenir des cibles d’accusations de trahison. »
David Rigoulet-Roze conclut : « Ceux qui commandent actuellement sont souvent plus radicaux que certains anciens responsables, dans une logistique maximaliste, ce qui complique les négociations. »
Les exigences d’Israël correspondent-elles à celles des États-Unis ?
« Il est souvent jugé qu’il y a une divergence entre les deux alliés sur leurs objectifs, mais c’est à la fois vrai et faux », décrit David Rigoulet-Roze.
Il explique : « Concernant les buts ultimes de la guerre, il n’y a pas de divergence. L’objectif est que l’Iran ne devienne pas une puissance nucléaire et qu’il restitue les 440 kg enrichis à 60%. À cet égard, il n’y a pas de divergence. »
Cependant, il souligne des nuances importantes : « L’agenda israélien préconise d’atteindre cet objectif par un changement de régime, c’est-à-dire la chute de la République islamique. Les Israéliens sont plus enclins à pousser cette approche jusqu’à son terme, considérant que l’option du statu quo doit être écartée. »
Du côté américain, la situation est plus complexe : « Les États-Unis prennent en compte le risque que la chute brutale du régime provoque un chaos similaire à celui observé en Irak, à une échelle plus grande, même avec les interlocuteurs actuels. C’est paradoxalement pour cela que Trump cherche un interlocuteur au sein du système, pensant, à tort ou à raison, qu’il atténue le risque de chaos en s’alliant avec quelqu’un qui pourrait négocier un accord sur le nucléaire. »
Quelles sont les attentes actuelles des pays du Golfe ?
Au départ, les pays du Golfe n’étaient globalement pas favorables à une intervention américaine. David Rigoulet-Roze explique qu’« en janvier, l’Arabie saoudite et le Qatar avaient tenté de convaincre Trump de retarder ou d’annuler une éventuelle frappe militaire. »
Aujourd’hui, « ils subissent les conséquences du conflit en cours, qui compromet leur modèle économique, un modèle sécurisé, préservé du chaos ambiant. » Ce modèle, qu’il appelle « le modèle Dubaï », est profondément déstabilisé et remet en question l’architecture régionale.
Il ajoute : « Paradoxalement, certains de ces régimes, comme les Émirats ou l’Arabie, incitent maintenant Donald Trump à persévérer, arguant que vu le coût engagé, il est impossible de s’arrêter à mi-chemin. »
Cette analyse est corroborée par plusieurs sources américaines sous couvert d’anonymat. Le Washington Post cite « trois responsables impliqués dans les affaires de la région », qui ne sont pas autorisés à parler aux médias. Ils signalent que « si Téhéran refuse de se soumettre à de sévères restrictions sur ses programmes de missiles, de drones et nucléaires, les dirigeants saoudiens et émiratis ont affirmé qu’ils soutiendront une intensification de la campagne militaire pour obtenir des concessions à la table des négociations. »

