Un responsable ecclésiastique en Pologne accusé de couvrir des cas de pédocriminalité.
Le procès d’Andrej Jez, évêque du diocèse de Tarnów, a débuté le 18 février et constitue une première en Pologne pour un haut dignitaire de l’Église catholique, accusé d’avoir couvert des faits de pédocriminalité. Selon des chiffres publiés par l’Église polonaise en 2021, 368 signalements de violences sexuelles impliquant 292 prêtres et religieux ont été enregistrés entre 2018 et 2020 pour la période 1958-2020.
Jamais un haut dignitaire de l’Église catholique polonaise n’avait été confronté à de tels actes. Le procès d’Andrej Jez, évêque du diocèse de Tarnów, accusé d’avoir couvert des faits de pédocriminalité, constitue une première dans le pays. « Une affaire spectaculaire » et « sans précédent », selon Artur Nowak, avocat des victimes.
Le procès a commencé le 18 février par une audience de quelques heures, durant laquelle Andrzej Jez a dû répondre aux accusations du parquet. Celui-ci lui reproche d’avoir tardé à signaler les agissements de deux prêtres impliqués dans l’une des plus grandes affaires de pédocriminalité au sein de l’Église catholique polonaise, une affaire remontant aux années 1980.
Les enquêtes menées sur Andrzej Jez révèlent que les autorités ecclésiastiques ont bel et bien déposé une plainte concernant ces deux prêtres, dont l’un, Stanislaw P., aurait agressé 95 enfants. Cependant, ce signalement a été effectué trop tard. « Cela n’a pas été fait immédiatement, comme l’exige la loi », rapporte Radio Cracovie, citant le porte-parole du parquet de Tarnów.
Le procureur Marcin Stępień, s’exprimant pendant l’audience, a précisé que ce retard a empêché 23 victimes d’être intégrées à l’acte d’accusation concernant l’un des prêtres, les faits étant désormais prescrits. « Si la curie avait signalé ces allégations à temps, je pense que ces procès seraient aujourd’hui devant les tribunaux », a-t-il affirmé.
De son côté, la curie de Tarnów rejette les accusations pesant sur son évêque. Dans un communiqué publié la veille du procès, elle soutient que « les autorités du diocèse ont adressé une bonne dizaine de signalements » au cours des dernières années, conformément à leur politique de « tolérance zéro ». À la barre, Andrej Jez, pouvant écoper jusqu’à trois ans de prison, a également nié toute culpabilité et a affirmé que « la pédocriminalité en général, et en particulier au sein de l’Église, est répréhensible. Elle est condamnable, et elle doit être combattue avec toute la détermination nécessaire ».
Il sera de nouveau entendu dans les mois à venir, cinq audiences étant encore planifiées dans ce procès.
Pour Caroline Sägesser, chercheuse au Centre Interdisciplinaire d’Étude des Religions et de la Laïcité (CIERL), cette affaire « est doublement intéressante ». Elle met en lumière un hiérarque accusé non seulement d’avoir commis des actes, mais d’avoir couvert des agressions, ce qui questionne la responsabilité de l’Église catholique. Ce point est capital dans les affaires de pédocriminalité à travers le monde.
Cette affaire est d’autant plus pertinente qu’elle se déroule en Pologne, un « pays extrêmement catholique, où l’Église a joui d’un très grand prestige », notamment grâce à Jean-Paul II, considéré comme un héros pour avoir contribué à la chute du communisme dans le pays. Caroline Sägesser y voit un signe que « les choses commencent à évoluer », que le prestige de l’Église catholique « commence à se fissurer », et qu’il devient possible d’examiner « les côtés sombres » de l’institution.
Un rapport publié en 2024 par le Centre polonais de recherche sur l’opinion publique (CBOS) révélait que le nombre de Polonais se déclarant croyants et très croyants, soit plus de 90 % de la population avant 2019, était en constante diminution. Le rapport estimait également à 34 % la proportion de personnes pratiquant régulièrement, contre 45 % dans les années 2010. Ce déclin est partiellement attribuable aux affaires de pédocriminalité.
Depuis 2020, plusieurs évêques polonais soupçonnés de négligence ou de dissimulation d’agressions sexuelles ont été sanctionnés par le Vatican. Jean-Paul II lui-même avait été accusé d’avoir fermé les yeux sur des actes pédocriminels dans les années 1960 et 1970, alors qu’il était archevêque de Cracovie. Toutefois, le recul de l’Église catholique en Pologne n’a pas totalement altéré son influence.
Les associations et victimes exigent depuis longtemps la création d’une commission d’enquête indépendante, sans succès. En mars, les évêques polonais se réuniront à Varsovie pour tenter de mettre en place une commission interne dont les compétences et le champ d’action demeurent flous.
Ce mercredi, avant d’entrer dans la salle du tribunal, Lilianna Kupaj, agressée par un prêtre de Tarnów durant son enfance, a déclaré à la presse qu’elle était « incroyablement émue que le temps de la justice soit enfin venu ». « Je ne sais pas comment cela va se terminer, mais je suis plus qu’heureuse que cela devienne enfin public », a-t-elle ajouté.
Selon des données fournies par l’Église polonaise en 2021, 368 signalements de violences sexuelles impliquant 292 prêtres et religieux avaient été enregistrés entre 2018 et 2020 pour la période de 1958 à 2020. Par ailleurs, un récent rapport de deux chercheurs de l’Institut polonais des statistiques de l’Église catholique mentionnait « 1193 mineurs identifiés comme victimes » sur la période de 1951 à 2020.

