Un juré des attentats de Bruxelles : ‘On ne pouvait pas montrer ses émotions’
Malika Attar propose d’écouter le témoignage d’un juré anonyme qui a participé au procès dix ans après les attentats de Bruxelles du 22 mars 2016. Ce juré a dû faire face à des moments difficiles, notamment lors de la diffusion des corps des victimes, et a souligné l’importance de l’empathie tout en maintenant une objectivité face à la pression ressentie.
Après avoir exploré le témoignage de la magistrate Laurence Massart dans le premier épisode, la journaliste Malika Attar propose à présent d’écouter le témoignage d’un membre du jury. Ce juré, qui préfère rester anonyme, a exceptionnellement accepté de partager une partie de son expérience durant cet épisode singulier de sa vie. Malika Attar l’a rencontré dans la salle d’audience du Justitia à Haren, où, durant sept mois de débats, il a dû affronter des images traumatisantes, des récits poignants et des mots glaçants.
Dix ans après les attentats de Bruxelles du 22 mars 2016, ce témoignage inédit met en lumière l’arrière-plan d’un procès historique qui a impliqué douze citoyens ordinaires dans le jugement d’événements extraordinaires.
### Deux jours pour tout quitter
Le processus commence par un tirage au sort en novembre 2022. Des centaines de citoyens sont convoqués au Justitia. « Je suis tiré au sort et je me présente devant la présidente, devant les procureurs et devant les avocats de la défense », raconte le juré. Après validation par les parties, il prend place sur son siège pour les mois à venir.
Son premier sentiment ? « Mon premier sentiment est surtout de me dire tout ce que je vais abandonner ». Le temps presse : « Nous sommes tirés au sort mercredi. Nous avons deux jours, jeudi et vendredi, pour annoncer à notre employeur, à nos collègues, qu’on disparaît du paysage et lundi matin, on se présente ici ».
L’impact sur la vie familiale est immédiat : « Moi j’ai une femme et des enfants, et bien clairement je les ai moins vus, et clairement ma femme a pris énormément de responsabilités ». L’une des principales difficultés reste l’imprévisibilité : « On ne sait jamais quand la journée va se terminer. On ne sait jamais combien de temps nous devrons rester assis avant de pouvoir faire une pause ».
### Face aux images insoutenables
Le juré a dû faire face à des moments particulièrement éprouvants. « Selon les images qui m’étaient offertes à voir, je me suis permis de fermer les yeux à l’une ou l’autre reprise », confie-t-il sans honte. Le moment le plus difficile ? « La diffusion des corps des victimes, pas tant au niveau des images dans le métro ou à Zaventem, que lorsque les médecins légistes sont venus nous expliquer de quoi les personnes étaient décédées ».
Cependant, lorsqu’il s’agissait des témoignages des victimes, il considérait que c’était « une marque de respect vis-à-vis du témoin que de lui accorder ce regard auquel il a droit par rapport à ce qu’il a vécu ».
### Une émotion difficile à contenir
Les témoignages des victimes suscitaient « notre attention peut-être plus encore que d’autres moments ». Le juré explique cette attention particulière : « Ce qui était important, c’était d’offrir une forme de réconfort à ces victimes qui venaient parler, seules au milieu de cette assemblée extrêmement impressionnante ».
Ne pouvant communiquer verbalement, « le regard, l’attention soutenue, c’était une manière de leur témoigner notre respect, notre compassion, notre empathie ». Toutefois, cette empathie devait rester mesurée.
> « On ne pouvait pas montrer ses émotions. Toujours dans une forme de manifestation de l’objectivité ».
La pression était réelle pour les jurés : « On avait des collègues qui avaient été écartés parce qu’ils avaient exprimé une forme d’émotion ». Malgré cette contrainte, l’humanité reprenait parfois le dessus : « Alors, on est humain et donc, en effet, à plusieurs reprises, moi, étant ici, ça me revient. J’ai des larmes, j’ai deux filets d’eau comme ça qui coulent le long de mes joues. Et je me disais ‘pas les essuyer, pas les essuyer’ pour pas montrer ».
### Trois semaines de délibération dans l’isolement total
Après les audiences, vient le moment crucial du délibéré. « Nous disparaissons véritablement pendant trois semaines d’isolement total, sans aucun média à disposition, ni presse écrite, ni téléphone, ni radio, ni télévision ».
Dans la salle de délibération, « il y avait des caisses et des caisses et des caisses empilées les unes sur les autres avec les dossiers », rappelant constamment « l’énormité du procès » qu’ils vivaient.
Aujourd’hui, cette expérience l’a « conforté dans l’idée que dans un système démocratique qui fonctionne, la justice a une vraie place ». Pour lui, ce procès représente « un exercice démocratique réussi » où « les victimes peuvent être entendues, les inculpés peuvent être entendus et jugés en connaissance de cause ».

