Un an après les terribles inondations: « Si le prêt fédéral de 1 milliard est bien investi, il faudra se demander si la Wallonie doit le rembourser »

La ministre de l’Intérieur, Annelies Verlinden, revient sur cette tragédie et évoque les leçons à tirer de la réaction des pouvoirs publics.

Quand on devient ministre de l’Intérieur, on ne s’attend pas forcément à gérer ce genre de crise…

Depuis le 14 juillet 2021, je suis retournée à plusieurs reprises dans la région. Aujourd’hui encore, on peut voir les dégâts. Toutes ces maisons vides, ces maisons à vendre… Après le pic des inondations, j’ai pu survoler la zone en hélicoptère et j’ai constaté la gravité de la situation : tout était parti, même la terre des jardins avait été emportée, les chemins, les ponts, les écoles… On ne peut pas s’imaginer l’ampleur de ce drame. On doit désormais reconstruire toute une région. À Chaudfontaine et ailleurs, dès le premier jour, on a visité les centres d’accueil : les habitants avaient tout perdu, chaque souvenir familial, chaque photo. Bien souvent, ils n’avaient pas encore reçu de nouvelles de leurs proches. Reprendre la vie pour ces populations plus vulnérables est en soi un énorme défi.

Après l’émotion, la politique a vite repris ses droits. Des critiques ont été émises à l’égard de la lenteur de la réaction du pouvoir fédéral. Était-ce fondé ?

Cybersécurité, pandémie, crise ukrainienne, Brexit… La gestion d’une crise au niveau fédéral, ce n’est que le sommet du cycle de sécurité. Face aux inondations, le fédéral a fait ce qu’il pouvait. On a eu des contacts avec les gouverneurs avant que le pic des inondations n’arrive et certains d’entre eux nous disaient qu’entrer dans la phase fédérale de gestion de la crise n’était pas nécessaire. Lorsqu’on a vu que plusieurs provinces étaient touchées de manière très grave, j’ai déclenché la phase fédérale de gestion de crise. Dix jours après, seules neuf communes étaient encore concernées et j’ai mis fin à cette phase fédérale après concertation avec les gouverneurs. On a alors créé une cellule d’appui fédérale. C’était une innovation car la coordination de secours aurait dû être faite par les communes et la Province. Cette cellule a coordonné l’aide fédérale jusqu’en février.

Quelles leçons avez-vous tirées de ces événements ? Deux études sont en cours : une analyse sur les procédures de secours et une analyse sur la réorganisation de la protection civile décidée par Jan Jambon (N-VA) sous le gouvernement Michel. Il avait supprimé quatre casernes sur six.

Sur l’analyse menée par la commission d’experts (dénommée « commission d’apprentissage ») sur les procédures de secours, je n’attends pas de révolution. On recevra ses conclusions fin octobre ou début novembre. Mais, de mes contacts avec les experts, il apparaît que l’importance d’une bonne communication et d’une bonne organisation dans les situations d’urgence sera mise en avant. J’ai d’ailleurs déjà lancé l’élaboration d’une nouvelle loi sur la planification et la gestion d’urgence afin que les structures utilisées pour chaque type de crise soient les mêmes. Ce n’est pas toujours le cas et cela ne facilite pas les choses.

Le système institutionnel belge est-il en cause ?

La relation entre le fédéral et les Régions est très importante. Lors de catastrophes naturelles, les Régions sont notamment compétentes pour la prévention et la reconstruction des logements, des voiries… La pluie relève de l’Institut météorologique fédéral, mais l’eau dans les rivières et les canaux relève du niveau régional. Il faut donc que tout le monde communique bien. C’est vrai que la structure de notre État n’a pas facilité les choses lors des inondations. Toutefois, j’ai constaté une réelle volonté de collaborer entre les niveaux de pouvoir. Mais, comme je le disais, le danger peut venir d’un manque de communication, où chacun raisonne de son côté et s’enferme dans sa propre vision de ce qu’il a à faire.

Il faut donner plus de pouvoir au fédéral dans la gestion des crises ?

Non. Au fédéral, par exemple, on n’a pas d’experts au sujet des rivières car ce n’est pas notre compétence. On ne va pas dédoubler les métiers des spécialistes des Régions en vue de gérer les crises au niveau fédéral ! Il vaut mieux bien organiser la collaboration.

Et sur la réforme de la protection civile ?

Le rapport est attendu pour fin août. Les experts et les partenaires privés (universités) désignés pour analyser cette réforme, mise en œuvre en 2019, ont réalisé beaucoup d’interviews sur le terrain.

Une erreur de Jan Jambon, l’ancien ministre de l’Intérieur ?

J’entends des personnalités de plusieurs partis de l’ancienne majorité (gouvernement Michel) reconnaître que la suppression de casernes n’était pas une bonne décision. Investir dans la gestion de crise, c’est comme une assurance : on espère qu’il ne se passera rien tout en mobilisant quand même des moyens et des ressources humaines qui coûtent énormément d’argent. Comment se préparer le mieux possible ? Quel investissement est-on prêt à consentir ?

Quel est votre avis justement ?

Pour la protection civile, il faudrait envisager de travailler avec de postes avancés qui seraient spécialisés. Chaque caserne ne doit pas tout faire. Il y aurait aussi des collaborations à établir avec les zones de secours. Pour la gestion des crises, la loi donnant la même colonne vertébrale au niveau fédéral, quelle que soit la situation, est très importante. Les professionnels doivent davantage s’entraîner face aux crises et acquérir des automatismes organisationnels. Enfin, il faut investir dans une culture du risque : il faut que les gens évacuent lorsqu’un message des autorités leur dit de le faire. Aux Pays-Bas, cette communication fonctionnait mieux.

Le coût des inondations pour les caisses wallonnes est de 2,8 milliards d’euros. Le fédéral avait prêté 1 milliard à la Région. Était-ce suffisant ?

La loi de financement n’autorise pas le gouvernement fédéral à donner de l’argent. Mais, à titre personnel, je pense que, si le prêt fédéral de 1 milliard est bien investi, il faudra se demander si la Wallonie doit le rembourser. Il faut montrer de la solidarité entre les institutions face à ces situations imprévues. Les inondations sont une catastrophe pour la Wallonie.