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Turquie : le régime s’attaque au groupe le plus populaire, « immorales » et « démoniaques »

Les filles de Manifest ont participé à un télécrochet, « Big5 Türkiye », diffusée en 2024, et leur premier album, Manifestival, est monté au printemps dernier à la première place des charts turcs. Elles se sont vu imposer une interdiction de quitter la Turquie et ont été arrêtées avant d’être libérées sous conditions par un juge d’instruction.


Elles s’inspirent des groupes de filles de la K-pop coréenne. Maquillées et vêtues de manière sexy, avec des soutiens-gorge et des porte-jarretelles visibles, les membres de Manifest ont fait leur apparition récente sur la scène musicale turque après avoir participé à l’émission de téléréalité « Big5 Türkiye », diffusée en 2024. Leur ascension a été fulgurante, atteignant quatre millions d’auditeurs mensuels sur Spotify et un demi-million d’abonnés sur Instagram. Actuellement, ce girls band est le groupe pop le plus populaire en Turquie. Leur premier album, *Manifestival*, s’est hissé au printemps dernier à la première place des charts turcs.

Cependant, ce phénomène suscite des inquiétudes, car il ne correspond pas du tout à l’image de la femme que promeut le gouvernement.

Suite à l’arrestation du maire d’Istanbul, Ekrem İmamoğlu, le groupe a choisi de retarder la publication de son premier single pour ne pas distraire l’attention des manifestations, comme l’indique Kenan Behzat Sharpe, spécialiste de la culture populaire à l’université Sabancı d’Istanbul. « C’était astucieux : les musiciennes se sont ainsi clairement rangées du côté de l’opposition avant même la sortie de leur premier titre », ajoute-t-il.

En effet, Ekrem İmamoğlu symbolise l’autorité à faire taire. « Non seulement elles chantent, mais elles s’expriment aussi pour dénoncer les violations de l’État de droit et des libertés en Turquie », souligne une correspondante de la RTBF. Les membres de Manifest ont exprimé leur indignation face à l’arrestation du maire sur les réseaux sociaux et dans l’un de leurs concerts, où elles ont scandé le slogan des manifestations : « Droits, lois, justice. » Peu après l’arrestation d’İmamoğlu, elles ont annoncé leur décision de reporter la sortie de leur premier single, affirmant leur volonté de ne pas détourner l’attention des protestations. Cela montre clairement leur engagement politique. Elles représentent une jeunesse qui a grandi sous le régime de Recep Tayyip Erdoğan et qui aspire au changement.

Sur X, l’un des principaux conseillers du président turc, Oktay Saral, a qualifié les membres de Manifest de « créatures immorales, grossières et démoniaques ». En réaction, la justice turque a ouvert une enquête sur des accusations de « comportements obscènes » et « d’exhibitionnisme ». Le parquet d’Istanbul a déclaré qu’elles auraient porté atteinte à « la décence et la morale » ainsi qu’aux sentiments de pudeur et de chasteté. Les autorités ont même affirmé qu’elles pouvaient « avoir une influence négative sur les enfants et les jeunes ».

En conséquence, le groupe a été arrêté puis relâché sous conditions par un juge d’instruction, se voyant interdire de quitter le pays. De plus, elles ont dû faire face à l’annulation d’un concert à Erzurum, en Anatolie orientale, en raison de leur tenue jugée « inappropriée ».

Cette réaction des autorités turques soulève des inquiétudes. Anne Andlaueur commente : « À cause du contexte, ainsi que de la répression qui frappe toute l’opposition dans la société civile turque depuis des années — journalistes, artistes, universitaires et défenseurs des droits de l’homme —, les motifs qui ont entraîné des ennuis judiciaires pour Manifest sont devenus courants. On attaque des artistes féminines ou ceux qui s’affichent comme LGBT sur la scène culturelle et sur les réseaux sociaux. Ces poursuites pour actes indécents et exhibitionnistes, et leur condamnation, bien qu’elle ait été suspendue en décembre, reflètent une situation qui se banalise dans la Turquie d’Erdogan. On est rapidement accusé de ne pas respecter les valeurs morales de la société et de pervertir la jeunesse, surtout les enfants ».

Les filles de Manifest ne sont pas les seules dans le collimateur des autorités turques. Anne Andlaueur explique qu’à Istanbul, début février, des concerts de deux groupes de métal ont été interdits après que des islamistes les aient accusés de satanisme. Les autorités ont justifié ces interdictions en affirmant que les artistes et leurs concerts étaient « incompatibles avec les valeurs sociétales de la Turquie ». Deux jours plus tard, un concert d’un groupe de pop-rock irlandais a également été annulé sans explication.

Depuis des années, les autorités interdisent régulièrement des concerts et festivals jugés contraires aux valeurs, notamment celles religieuses. Le président Erdoğan aspire à former ce qu’il appelle une génération pieuse. « Il considère », conclut encore la correspondante de la RTBF, « que la culture, tout comme l’école, joue un rôle essentiel dans cet objectif ».