Turquie : le groupe Manifest, populaire, poursuivi pour « immoralité »
Les filles de Manifest sont apparues dans le paysage musical turc après leur participation à « Big5 Türkiye », diffusée en 2024, et ont depuis quatre millions d’auditeurs mensuels sur Spotify et un demi-million d’abonnés sur Instagram. Le groupe a été arrêté avant d’être libéré sous conditions et s’est vu imposer une interdiction de quitter la Turquie.
Elles s’inspirent des groupes féminins de K-pop coréenne. Maquillées, en tenues sexy avec des sous-vêtements visibles, les membres de Manifest ont fait leur apparition sur la scène musicale turque récemment, après leur participation au télécrochet « Big5 Türkiye », diffusé en 2024. Leur succès a été fulgurant, atteignant quatre millions d’auditeurs mensuels sur Spotify et un demi-million d’abonnés sur Instagram. Ce girl band est actuellement le groupe pop le plus en vue en Turquie. Leur premier album, *Manifestival*, a dominé les charts turcs au printemps dernier.
Ce phénomène suscite des inquiétudes, car il ne correspond pas à l’image de la femme que promeut le gouvernement. Pour ceux qui ne connaissent pas Manifest, il faut imaginer six jeunes femmes âgées de 20 à 25 ans, essentiellement vêtues de shorts très courts ou de mini-jupes, affirmant leur féminisme et dansant de manière suggestive. Leur activité musicale, après leur passage à la télévision, a engendré des millions d’écoutes et de vues sur les diverses plateformes. Les réseaux sociaux attirent également des centaines de milliers de nouveaux abonnés, transformant le groupe en un véritable phénomène.
Cependant, ce succès est perçu comme une menace ; c’est un reflet de la culture que le régime en place tente de contrôler, sous la direction du président Erdogan depuis 23 ans. Kenan Behzat Sharpe, spécialiste de la culture pop à l’université Sabancı à Istanbul, souligne que, suite à l’arrestation du maire d’Istanbul, Ekrem İmamoğlu, le groupe a décidé de retarder la sortie de leur premier single afin de ne pas détourner l’attention des manifestations. Cela a permis aux musiciennes de se positionner clairement en faveur de l’opposition avant même la publication de leur premier titre.
Ekrem İmamoğlu incarne l’une des voix qui dérangent le pouvoir. Les membres de Manifest n’hésitent pas à dénoncer les atteintes à l’État de droit et aux libertés en Turquie, et elles ont exprimé leur soutien à l’arrestation d’İmamoğlu sur les réseaux sociaux, chantant lors de leurs concerts le slogan des manifestations : « Droits, lois, justice. » De plus, elles ont choisi de reporter la sortie de leur premier single pour ne pas éclipser les protestations, donc il est évident que ces jeunes femmes se montrent politiquement engagées, incarnant une génération en quête de changement après des années de règne d’Erdogan.
Les autorités réagissent avec force. Sur X, un conseiller du président turc, Oktay Saral, a qualifié les membres de Manifest de « créatures immorales, grossières et démoniaques ». En réaction, la justice turque a ouvert une enquête pour « comportements obscènes » et « exhibitionnisme », affirmant que le groupe aurait porté atteinte à « la décence et la morale », ainsi qu’aux sentiments de pudeur et de chasteté, et qu’elles pourraient avoir une « influence négative sur les enfants et les jeunes ».
Les membres du groupe ont été arrêtées, puis mises en liberté sous condition par un juge, avec une interdiction de quitter le pays. De plus, un concert prévu à Erzurum a été annulé, les autorités justifiant cette décision par le caractère « inapproprié » de leurs tenues.
La réaction des autorités turques suscite des inquiétudes, mais elle n’est pas surprenante pour Anne Andlaueur. Elle souligne que, dans le contexte actuel de répression dirigée contre toute forme d’opposition en Turquie, les poursuites contre les artistes féminines ou LGBT sont devenues courantes. Le motif pour les ennuis judiciaires de Manifest est récurrent, les accusations d’indécence et d’exhibitionnisme étant fréquentes. Bien qu’elles aient été condamnées à trois mois de prison en décembre, leur peine a été suspendue. C’est une situation fréquente dans la Turquie d’Erdogan, où il est aisé d’être accusé de ne pas respecter les valeurs morales.
Kenan Behzat Sharpe explique que le malaise au sein des cercles gouvernementaux provient de ce que des groupes comme Manifest leur rappellent leurs échecs dans le domaine de la culture populaire en dehors des médias traditionnels.
D’autres groupes d’artistes subissent les mêmes traitements. Il a été rapporté qu’à Istanbul, les autorités ont interdit récemment deux groupes de métal accusés de satanisme par des islamistes, qui ont été jugés comme « incompatibles avec les valeurs sociétales de la Turquie. » Deux jours plus tard, un concert d’un groupe de pop-rock irlandais a également été annulé, sans justification.
Depuis plusieurs années, les autorités turques interdisent régulièrement des concerts et festivals qu’elles estiment contraires aux valeurs religieuses, avec l’objectif déclaré par le président Erdogan de créer une génération pieuse.

