Trop d’étudiants ne maîtrisent pas les compétences numériques de base lors de leur entrée dans le supérieur

Lors de cette rentrée, le service d’aide aux étudiants de l’ULB a sondé les nouveaux inscrits sur leurs compétences numériques via un questionnaire facultatif distribué au moment de l’inscription. Les premiers résultats sont interpellants. Sur 3464 étudiants interrogés, 84% estiment avoir de bonnes compétences numériques, mais quand on les interroge sur des compétences précises, il apparaît que 53% des étudiants ne savent pas utiliser la suite office365 ou équivalent. Pire, 43% n’ont pas les compétences de base par rapport au référentiel DigComp Citizen, qui interroge les personnes sur le traitement des informations, la communication, la création de contenus, la sécurité et la résolution de problèmes.

« 10% des étudiants ont admis ne pas savoir rédiger un document dans un logiciel de traitement de texte. L‘utilisation d’opérations dans un tableur ou la maîtrise des règles de rédaction d’un mail posent également problème », explique Sylviane Bachy, responsable du service d’accompagnement aux apprentissages de l’ULB. « C’est du déclaratif donc, généralement, les étudiants ont tendance à se surestimer. On peut s’attendre à ce que la proportion réelle soit encore plus grande. »

Mikael Degeer, directeur du département des sciences informatiques de la Haute Ecole Bruxelles-Brabant et expert en numérique éducatif, ne dit pas autre chose. « Je pense que la fracture est encore plus élevée que ça. Nous avons des étudiants avec un très bon niveau, mais le niveau actuel de certains ne correspond pas aux attentes du supérieur », explique-t-il. « Même ceux qui ont accès aux technologies n’ont pas toujours les compétences suffisantes. Les technologies se sont simplifiées au fil des années, ce qui est une bonne chose, mais cela a aussi mis les jeunes dans le rôle de « consommateur » plutôt que de « producteur ». Ils sont passés d’un rôle actif à un rôle passif. L’arrivée des smartphones a aussi détourné certains jeunes des ordinateurs. Même ceux qui débutent un cursus en informatique n’ont pas forcément tous déjà utilisé un ordinateur. »

Réduire la fracture numérique dans le supérieur

La fracture numérique peut s’expliquer, d’une part, par l’accès inégal aux technologies et, d’autre part, par la maîtrise inégale des savoir-faire nécessaires pour utiliser ces technologies.

Dans le supérieur, les établissements ont récemment bénéficié du financement de fonds européens afin d’investir dans le numérique. Comme nous vous l’expliquions en avril, ces fonds – 19 millions d’euros – serviront à engager des experts spécialisés dans l’usage du numérique, à former les enseignants et à acheter du matériel.

Toutes les universités et hautes écoles mettent en place des initiatives pour combler les inégalités numériques et soutenir le parcours des étudiants. L’ULB, par exemple, va organiser davantage de formations de proximité. « Trois nouvelles personnes ont été engagées pour accompagner les étudiants. » À l’UCLouvain, un test d’auto-évaluation a été distribué aux étudiants lors de la rentrée afin qu’ils puissent identifier leurs problèmes. « Dès le début de l’année, les enseignants vont les mettre en situation afin d’améliorer leurs compétences numériques, essentielles pour développer l’esprit critique », indique Benoît Raucent, directeur du Louvain Learning Lab de l’UCLouvain. « Nous allons également former l’ensemble de notre personnel à l’utilisation des outils numériques, car l’apprentissage passe par les professeurs et assistants. »

L’espoir du Pacte d’Excellence

« Les compétences numériques s’acquièrent de façon progressive. L’idée est de les peaufiner une fois dans le supérieur », note Benoît Raucent, directeur du Louvain Learning Lab de l’UCLouvain. Idéalement, les compétences de base devraient donc s’acquérir plus tôt, dès le secondaire et le primaire.

Actuellement, l’apprentissage des compétences numériques par les élèves de l’enseignement obligatoire se déroule très différemment en fonction des écoles. « Cela varie en fonction du pouvoir organisateur, des directions et des enseignants de chaque école. Certaines d’entre elles ont été pionnières. D’autres sont plus à la traîne », note Mikael Degeer.

Avec le Pacte pour un Enseignement d’Excellence, l’éducation au numérique va prendre une place dans le tronc commun, et faire son entrée dans le référentiel de « Formation manuelle, technique, technologie et numérique ». En résumé, les élèves à partir de la troisième primaire seront sensibilisés au numérique, au moins jusqu’à la troisième secondaire. « Ils vont notamment apprendre à faire des recherches sur internet, à utiliser des tableurs, des traitements de texte, mais aussi à sécuriser leurs données. » Puisque le Pacte d’Excellence entrera en vigueur en 2023 pour les troisième et quatrième primaires, la sensibilisation au numérique débutera dès l’année prochaine. Elle se poursuivra selon le calendrier prévu.

Si le Pacte va donc modifier les choses, l’enjeu est à présent de parvenir à former tous les professeurs de primaire et de secondaire à temps. « Actuellement, les professeurs n’ont pas tous les compétences pour enseigner le numérique. Des formations continues existent mais le thème est au libre choix de l’enseignant ou des directions. Certains n’ont donc jamais été sensibilisés à cela. Il est urgent d’accélérer les formations et l’accompagnement puisque le Pacte va arriver très vite », poursuit Mikael Degeer.

Si tout se passe comme prévu, « dans les années à venir, les jeunes entreront donc dans le supérieur avec de plus en plus de compétences numériques », note-t-il. « Durant la période de transition, les universités et hautes écoles vont toutefois devoir continuer à compenser les différences de niveaux entre les étudiants qui arrivent dans le supérieur. » Le manque de compétences numériques est en effet l’un des facteurs qui peut mettre à mal la réussite des étudiants…