Traité Union Européenne-Mercosur : les agriculteurs ne doivent pas s’inquiéter.
La Commission européenne négocie cet accord depuis 1999 avec les membres fondateurs du Mercosur (Argentine, Brésil, Uruguay et Paraguay). En 2024, les échanges commerciaux de l’UE avec le Mercosur représentaient plus de 111 milliards d’euros : 55,2 milliards d’euros pour les exportations et 56 milliards d’euros pour les importations.
La Commission européenne négocie un accord depuis 1999 avec les pays fondateurs du Mercosur (Argentine, Brésil, Uruguay et Paraguay). Vendredi dernier, à Bruxelles, une majorité d’États membres a soutenu ce traité, malgré des oppositions, notamment celle de la France.
Les deux blocs totalisent 30% du PIB mondial et plus de 700 millions de consommateurs, ce qui incite certains observateurs à considérer cet accord comme historique.
En 2024, les échanges commerciaux entre l’Union européenne et le Mercosur ont dépassé 111 milliards d’euros : 55,2 milliards pour les exportations et 56 milliards pour les importations.
La signature de cet accord se fera à Asuncion, la capitale du Paraguay, qui assure actuellement la présidence tournante de ce bloc sud-américain, incluant également la Bolivie. Par ailleurs, la mobilisation des agriculteurs dans plusieurs pays de l’Union reste forte.
Les producteurs européens craignent que les importations en provenance des pays du Mercosur ne les mettent en péril en inondant le marché européen de produits moins chers, ce qui pourrait faire chuter les prix agricoles européens.
Pour sa part, la Commission européenne défend les avantages de cet accord commercial, soulignant qu’il devrait permettre aux produits européens, en particulier ceux des industries européennes, d’accéder plus facilement au marché du Mercosur. Elle avance également une série de chiffres minimisant l’impact des importations agricoles avec des droits de douane réduits, ainsi que des mesures pour limiter les effets négatifs sur l’agriculture européenne.
### Des quotas limités pour les produits agricoles sensibles
Afin de répondre aux préoccupations du secteur agricole, la Commission a publié un résumé des effets et mesures correctives pour chaque pays. Pour la Belgique, cette fiche récapitulative est disponible ici.
Sur le plan des exportations, l’accord commercial abaisse plus de 90% des droits de douane à l’exportation des produits belges. Cela concerne principalement la production industrielle, notamment des machines et équipements électriques, des produits chimiques et pharmaceutiques, ainsi que des plastiques et caoutchoucs. Les exportations agricoles, représentant actuellement seulement 5% du total des exportations de l’UE vers le Mercosur à cause de droits de douane pouvant atteindre 55%, bénéficieront également de la suppression de ces frais.
Concernant les importations de produits agricoles du Mercosur, qui suscitent des inquiétudes, des quotas limités ont été fixés pour bénéficier d’une réduction des droits de douane. Parmi eux :
– « L’Union Européenne autorisera l’entrée sur son marché de 99.000 tonnes de viande bovine assujetties à un droit de 7,5% (1,6% de la production totale de l’Union européenne – les exportations actuelles de viande bovine en provenance du Mercosur vers l’Union européenne représentent un total de 200.000 tonnes) ; »
– « L’Union européenne autorisera l’entrée sur son marché de 180.000 tonnes de volaille en franchise de droits (1,4% de la production totale de l’Union européenne) ; »
– « L’Union européenne autorisera l’entrée sur son marché de 180.000 tonnes de sucre en franchise de droit (1,1% de la production dans l’Union européenne) ; »
– « L’Union européenne autorisera l’entrée sur son marché de 450.000 tonnes pour l’éthanol destiné à l’industrie chimique ; »
– « L’Union européenne autorisera l’entrée sur son marché de 60.000 tonnes de riz en franchise de droits (2% de la consommation dans l’Union européenne). »
Ainsi, la Commission a défini des quotas limités pour éviter l’inondation du marché européen, notamment avec la viande bovine du Mercosur.
### Le diable est dans les détails
Cependant, ces quotas et volumes restreints ne suffisent pas à apaiser la colère des agriculteurs. Le secteur le plus touché par la concurrence des produits agricoles sud-américains est celui de la viande bovine.
Les pays du Mercosur représentent actuellement 58% des importations européennes de viande bovine, faisant d’eux les principaux fournisseurs de l’UE. Les 99.000 tonnes de viande bovine à droits de douane réduits ne représentent que 1,6% de la production totale de l’Union européenne. Néanmoins, pour les producteurs, ce n’est pas seulement le volume qui pose problème, mais aussi la qualité de certaines parties de la viande.
« Lorsque l’on regarde les volumes, en rapport avec la totalité de la viande bovine, ils semblent faibles, » explique Timothée Petel, chargé de mission à la Fédération Unie de Groupements d’Éleveurs et d’Agriculteurs (FUGEA). « Mais l’enjeu concerne les pièces nobles dans ces importations. »
« Ces morceaux de viande, tels que les aloyaux, ne plaisent pas aux Brésiliens et aux Argentins, donc ils seront effectivement exportés chez nous, » ajoute Lora Verheecke, maître de conférences à l’Institut Saint-Louis UCLouvain, spécialiste du commerce européen. « L’aloyau est la partie du bœuf la plus lucrative pour les éleveurs. Même si les chiffres ne semblent pas énormes et que ce sont de petites proportions sur le marché européen, cela reste une partie dont dépendent considérablement les revenus d’une exploitation. »
« Ce serait donc un volume relatif beaucoup plus important. Les pièces nobles représentent ce qui valorise les carcasses, » complète Timothée Petel.
Le diable se cache donc dans les détails comme le souligne Christian Wirtz, vice-président du MIG, une association indépendante de producteurs laitiers wallons. Il évoque la valeur de la « vache de réforme », c’est-à-dire celle qui n’est plus productive pour le lait et qui sera vendue pour sa viande. « Ces animaux se vendent actuellement autour de 1400 euros. Mais face à la surabondance de viande, il est très probable qu’ils ne valent plus que 400 euros, entraînant une perte d’environ 1000 euros par bête. On craint une perte additionnelle conséquente alors que le secteur laitier est déjà sous pression. »
### Une succession de traités qui fragilisent le secteur
Le secteur pourrait donc être davantage affecté, d’autant plus que cet accord de libre-échange s’ajoute à d’autres, selon Timothée Petel : « Les accords de libre-échange forment une sorte de lasagne. Il est facile de dire que cet accord pèsera peu, mais cumulé avec 50.000 tonnes du Mexique, les milliers de tonnes d’Australie, etc., cela représente une quantité additionnelle. »
La Commission européenne reconnaît ce risque, l’ayant mis en lumière dans ses études, notamment celle publiée en 2024, qui évalue les effets des divers accords de libre-échange sur les secteurs économiques de l’UE d’ici 2030. « Des importations supplémentaires de certaines denrées agricoles pourraient impacter la production et les prix de l’UE, notamment pour le bœuf, la volaille, le mouton, le riz et le sucre. Cela justifie que ces produits soient considérés comme sensibles dans les négociations,” peut-on y lire.
Pour Lora Verheecke, l’impact cumulatif est donc non négligeable : « Nous avons déjà décidé de quotas avec le CETA (accord de libre-échange entre l’UE et le Canada). Avec le Mercosur, et d’autres négociations avec l’Australie, cela amplifie le risque de perturbations, déjà constatées avec l’Ukraine. »
### Les contrôles supplémentaires sont-ils suffisants ?
Le traité commercial signé samedi institue des quotas pour des produits sensibles. La Commission a également mis en place plusieurs mesures de protection et de contrôle pour éviter des dérives en termes de volumes, de prix et de qualité.
D’abord, toutes les conditions sanitaires et phytosanitaires en vigueur au sein de l’UE resteront applicables avec l’accord UE-Mercosur. Cela dit, cela ne signifie pas que les normes de production soient identiques entre un pays tiers et l’UE, souligne la Commission, notamment pour l’utilisation de pesticides. « La présence de pesticides dans les produits importés n’est acceptable que si les résidus mesurés dans ces produits demeurent en dessous d’une limite maximale fixée par l’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments). » Des contrôles seront réalisés aussi bien à l’arrivée qu’au sein des pays d’origine.
Les clauses de réciprocité totales ont cependant été abandonnées. « Concernant les hormones et les antibiotiques, en cas de conditions environnementales, elles ne s’appliqueront pas, » explique Jean-Luc Demarty, ancien Directeur général du Commerce Extérieur de la Commission européenne, interviewed par France Culture. « Les éleveurs argentins ou brésiliens n’auront qu’un accès limité à notre marché. Pour 1,6% de notre consommation, on ne peut pas leur demander de s’aligner totalement sur nos normes. C’est irréaliste. »
Cependant, plusieurs spécialistes estiment que ces contrôles ne seront pas suffisants, car ne concerneront que 5% ou moins des importations.
Benedetta Arrighini, chercheuse à l’Institut des Études européennes de l’ULB, pense que la dynamique instaurée est positive : « Je pense que les mécanismes de contrôle sont adéquats pour l’instant. L’accord a beaucoup évolué au fil des années. Nous devons avoir confiance dans ces progrès. Nous devons également croire que ces pays appliqueront les mesures requises. »
Un autre mécanisme, les mesures de sauvegarde, peut être déclenché « dès que les importations d’un produit sensible augmentent de 8% ou que son prix baisse de 8%, et dans l’un ou l’autre cas si le prix du produit importé est 8% moins cher que celui de l’équivalent européen. L’enquête doit être ouverte dans un délai de quatre mois, » précise la Commission. Ces mesures visent à corriger un déséquilibre des prix.
Ces mesures seront-elles faciles à appliquer ? « Pas du tout, » répond Lora Verheecke. « Par exemple, lorsque nous avons permis l’entrée de poulets ukrainiens sur le marché européen sans droits de douane, nous pensions que c’était le marché polonais qui serait le plus touché. En réalité, ces poulets ont été exportés vers les Pays-Bas, transformés en nuggets, et se sont retrouvés dans les supermarchés polonais. Les éleveurs de poulets polonais ont ensuite eu des difficultés à vendre leurs produits. Ce problème est survenu plus tard et de manière indirecte, rendant la traçabilité complexe. » Avec le Mercosur, ce type de situation pourrait se reproduire.
La Commission prévoit également le doublement de la réserve agricole dans le prochain budget pluriannuel, avec une capacité totale de 6,3 milliards d’euros. Toutefois, Lora Verheecke soulève une question cruciale : « Notre agriculture européenne n’est pas compétitive par rapport à des pays comme ceux d’Amérique du Sud ou du Nord, où les exploitations sont largement plus grandes et où les normes sociales et environnementales diffèrent. Finalement, nous opposons à une compétition qui ne devrait pas exister et continuer à subventionner notre agriculture pour la maintenir à flot, cela n’est pas une solution durable. »

