Belgique

Shein et sa nouvelle taxe européenne : impact du hub en Pologne

Depuis des années, les colis de faible valeur envoyés directement depuis des pays hors Union Européenne (EU) bénéficient d’une exonération de droits de douane jusqu’à 150 euros. À partir du 1er juillet 2026, une redevance forfaitaire de 3 euros par colis en dessous de 150 euros s’appliquera à chaque envoi en provenance de pays tiers.


Depuis plusieurs années, les colis d’une faible valeur expédiés directement depuis des pays hors de l’Union Européenne (UE) bénéficient d’une exemption de droits de douane jusqu’à 150 euros, un privilège qui a largement avantagé des plateformes de commerce en ligne telles que Shein, Temu ou AliExpress.

Avec la croissance exponentielle de ce secteur, l’Europe estime que des milliards de petits colis, extrêmement bon marché, pénètrent chaque année son marché, souvent sans un contrôle douanier adéquat. En 2025, 5,8 milliards de ces petits colis ont été livrés en Europe, à 97 % en provenance de Chine. En France, le nombre d’articles dans ces colis a grimpé de 170 millions en 2022 à 828 millions en 2025, pour une valeur totale de 5,58 milliards d’euros.

Les États membres ont donc décidé de réduire progressivement cette opportunité : l’exemption pour les colis de moins de 150 euros sera supprimée et remplacée par un système plus rigoureux. À partir du 1er juillet 2026, une redevance forfaitaire de 3 euros par colis pour les envois inférieurs à 150 euros sera instaurée pour chaque expédition en provenance de pays tiers, en plus des éventuels droits et taxes. L’objectif est de mieux réguler l’entrée de marchandises bon marché et de rétablir une certaine forme d’« équité » avec les commerçants européens.

Concrètement, cette redevance sera appliquée par colis, et non par commande. Ainsi, plusieurs colis provenant d’une même commande pourraient faire multiplier le coût de cette taxe. Les autorités européennes évoquent également la surcharge des services douaniers, les enjeux de sécurité des produits et l’impact environnemental de ce modèle de consommation basé sur de nombreux envois individuels.

**Un hub géant de Shein en Pologne**

Dans ce contexte, Shein accélère son développement en Europe. L’entreprise a annoncé l’ouverture d’un grand centre logistique près de Wrocław, dans le sud-ouest de la Pologne, qui sera son principal hub pour le marché européen. À terme, le site et la zone environnante devraient atteindre environ 740 000 m² d’espace logistique (soit l’équivalent de 104 terrains de football), ce qui en fera l’un des plus grands entrepôts d’e-commerce du continent. Selon les informations communiquées par la société, l’objectif est d’accélérer les délais de livraison et d’augmenter la capacité de traitement des commandes grâce à des systèmes automatisés de préparation et de tri.

La plateforme chinoise annonce qu’avec ce centre, le nombre total d’emplois liés à ses activités en Basse-Silésie atteindra au moins 5000 postes (logistique, opérations, technologie, services de support). La société souligne également des partenariats avec des PME locales et d’autres vendeurs européens qui pourraient utiliser ce hub pour distribuer leurs produits via la plateforme.

Shein vend non seulement ses propres vêtements de marque sur son site, mais dispose également d’une vaste « place de marché en ligne » où des vendeurs tiers proposent des produits allant de l’électroménager aux smartphones. L’entreprise avait suspendu sa place de marché pour les vendeurs tiers en France après des révélations concernant la vente de poupées à caractère sexuel. La France avait tenté par voie judiciaire de faire fermer celle-ci, mais a perdu en justice. Le mois dernier, l’Union européenne a ouvert une enquête formelle visant Shein pour des produits illégaux et pour la conception potentiellement addictive de sa plateforme, dans le cadre du règlement sur les services numériques (Digital Services Act).

En pratique, ce centre logistique permettra de stocker une partie des marchandises directement à l’intérieur de l’Union européenne. Ainsi, les commandes adressées aux clients européens peuvent être préparées et expédiées depuis la Pologne, comme pour n’importe quel vendeur intra-européen, au lieu d’arriver colis par colis directement de Chine.

**Contourner ou s’adapter à la nouvelle taxe ?**

Officiellement, la nouvelle taxe de 3 euros sur les petits colis vise les envois provenant de l’extérieur de l’Union européenne, et non les flux de marchandises déjà en circulation à l’intérieur du marché unique.

En augmentant le stockage de produits en Pologne pour les distribuer ensuite dans l’UE, Shein limite l’exposition d’une partie de ses livraisons à cette redevance, puisque les colis ne franchissent plus la frontière douanière au moment où ils sont envoyés au consommateur final. Des analystes perçoivent cela comme une méthode pour l’entreprise d’anticiper et de contourner partiellement l’impact de cette réforme européenne sur les petits colis, transformant des flux d’importation directe en flux logistiques internes à l’UE.

En parallèle, Shein continuera d’importer d’importants volumes de marchandises depuis des pays tiers vers son entrepôt polonais, soumis aux règles douanières habituelles applicables aux importations à grande échelle.

Autrement dit, la nouvelle fiscalité ne s’évanouit pas : elle se déplace. Le modèle d’affaires basé sur une multitude de colis très bon marché expédiés directement depuis des entrepôts chinois devient plus coûteux, incitant des plateformes telles que Shein à internaliser davantage leurs opérations logistiques sur le territoire européen.

**Quelles conséquences pour les consommateurs et le marché ?**

Pour les consommateurs, la combinaison de ces mesures pourrait entraîner des effets contradictoires. D’une part, la redevance de 3 euros sur chaque petit colis venant de l’extérieur de l’UE renchérit les commandes à faible valeur et pourrait rendre certains achats moins attrayants. D’autre part, la présence d’un centre logistique en Pologne pourrait réduire les délais de livraison et stabiliser certains coûts pour les commandes expédiées depuis ce hub.

Sur le plan économique, l’Union européenne espère réduire la concurrence des produits ultra-bon marché qui mettent sous pression le commerce de détail local ainsi que certains standards sociaux et environnementaux. Cependant, ces grandes plateformes s’adaptent rapidement à ces changements, notamment en investissant dans des infrastructures logistiques et en « européanisant » partiellement leurs opérations, ce qui limite l’impact sur leur modèle. Les autorités publiques devront suivre l’évolution de ces pratiques et vérifier si les nouvelles règles atteignent leurs objectifs : une meilleure équité fiscale, une régulation plus efficace des flux de marchandises et une réduction de la pression sur les services douaniers.

Ce débat s’inscrit dans une réflexion plus large en Europe concernant la réglementation des grandes plateformes numériques, en matière de concurrence, de fiscalité ou de conditions de travail dans ces nouveaux hubs logistiques.

**Shein qui s’implante également avec des magasins physiques comme au BHV de Paris**