Sexisme, gifles, mains baladeuses : dans les écoles d’art et de théâtre, des élèves brisent le silence

Remarques sexistes, gifles, mains baladeuses, les écoles d’art ne sont pas épargnées par les comportements abusifs.

À mi-chemin entre l’affaire #MeToo et la problématique du harcèlement scolaire, les comportements abusifs dans les écoles supérieures d’arts de la scène commencent eux aussi à être dénoncés par leurs victimes.

Si le prétexte de la création artistique a longtemps été utilisé pour justifier de nombreux abus, les (apprenties) comédiennes sont de plus en plus nombreuses à dire stop. C’est le cas d’Alice (prénom d’emprunt), étudiante dans une école de théâtre bruxelloise. Lassée par les comportements abusifs dont elle et de nombreuses camarades ont été victimes, elle a décidé de briser le silence.

« Il y a encore beaucoup de sexisme dans les écoles de théâtre. La plupart des professeurs et des metteurs en scène sont des hommes et ça se ressent très fort. Il y a déjà cette idée très profondément ancrée que les actrices doivent absolument être belles, séduisantes alors qu’on n’exige pas ça des hommes. Ça se traduit dans des commentaires adressés aux élèves. Un professeur m’a déjà dit que j’étais éblouissante parce que je portais une robe. Un autre jour, un professeur m’a reproché de ne pas être assez féminine. J’ai été très perturbée par cette remarque et je me suis un peu retrouvée malgré moi à me promener en talons pour m’entraîner à être une ‘vraie femme’ et coller aux stéréotypes de genre. Finalement, quand on est une femme, on ne sait pas si c’est le physique qui est évalué ou la qualité du jeu. »

Outre les stéréotypes sexistes bien ancrés, Alice dénonce des situations de violence physique envers les étudiants.

« Lors d’une répétition pour un spectacle où je jouais une dispute de couple, le professeur a demandé à mon partenaire de me gifler, sans me prévenir. Le but était de me permettre de mieux jouer la colère. Il m’a administré une raclée par surprise et effectivement, je me suis mise en colère. Je n’ai pas réagi sur le moment et j’ai continué à jouer. C’était terriblement violent mais je ne l’ai réalisé qu’un peu plus tard », explique-t-elle.

Dénoncer les comportements sexistes et les abus est d’autant plus difficile que l’avenir professionnel des étudiantes et étudiants est en jeu.

« C’est très difficile de réagir face à des remarques, des comportements violents parce que c’est notre année scolaire et notre avenir professionnel qui sont en jeu. Alors, la plupart des étudiantes ne disent rien. Réagir face à des comportements inappropriés est très difficile. On ne sait pas non plus toujours très bien où se situe la limite entre ce qui est exigé par l’art, le théâtre et le reste. »

De plus, selon la jeune femme, les enseignants ayant des comportements problématiques se défendent souvent d’être sexistes, ce qui complique grandement la déconstruction du tabou. « Tout est très subtil. Certains professeurs masculins vont te taper sur l’épaule, ou te toucher le dos un peu trop bas ou glisser des remarques un peu limites. Ça rend les choses très compliquées. »

« La lutte contre les abus et le harcèlement doit être une priorité”

“La lutte contre les abus et le harcèlement doit être une priorité du gouvernement. On sent déjà qu’il y a une volonté de changement au sein du Parlement mais ça ne suffit pas. Des solutions structurelles doivent être mises en place. Ce qu’on demande, c’est que des personnes de contact soient désignées dans chaque établissement, afin que les victimes d’abus puissent être entendues. Il faut aussi qu’il y ait une communication qui soit faite vers les élèves et les enseignants”, explique le député écologiste Rodrigue Demeuse.

Dans le domaine de la lutte contre le harcèlement, les hautes écoles sont encore globalement en retard par rapport aux universités. “Toutes les universités ont déjà mis en place des points de contact. Dans les hautes écoles, il y a des initiatives mais elles ne sont pas généralisées. On compte sur la ministre (NdlR, Valérie Glatigny, MR) pour avancer dans cette voie”, précise-t-il.

“Le tabou qui entoure les comportements abusifs dans les écoles d’art doit sauter. La question de la parité hommes/femmes doit aussi être mise sur la table. Les politiques doivent prendre les devants et fournir des outils aux écoles pour les aider à aller dans cette direction”, estime Matteo Segers, Ecolo également.

“L’art n’excuse pas tout”

Le milieu de l’art est considéré comme propice à certains abus.

Aucun milieu n’est épargné par le harcèlement et par le sexisme. Mais le milieu de l’art apparaît comme propice à certaines dérives.

“Il y a toute une série de comportements et de gestes intrusifs comme le fait de crier sur les élèves, de les secouer, de les toucher sans leur consentement qui sont tolérés par certains au nom de l’art. L’idée de devoir pousser les élèves dans leurs retranchements pour en faire sortir le meilleur est encore largement acceptée”, analyse Isabelle Jans, rédactrice d’un rapport consacré aux discriminations dans le milieu de l’art.

Celle-ci estime tout de même, comme Christine Demotte-Wever (voir encadré), que les choses ont évolué ces dernières années.

“On est dans un moment charnière. Certains enseignants ne comprennent pas que les jeunes ne supportent plus cette violence et les élèves ont beaucoup de difficultés à faire respecter leurs droits à cause de la présence de ce rapport d’autorité.”

Contactée par nos soins, la ministre de l’Enseignement supérieur Valérie Glatigny a indiqué qu’elle souhaitait lutter activement contre ces abus.

“Je condamne fermement toute forme de violence physique ou morale qui pourrait survenir au sein des établissements d’enseignement supérieur. Les étudiants doivent avoir la garantie de pouvoir évoluer dans un contexte respectueux de leur intégrité morale et physique. Combattre le harcèlement et les violences est l’affaire de tous. Chaque établissement a la responsabilité de développer une politique cohérente en matière de prévention du harcèlement, d’écoute et de conseil aux victimes. J’encourage par ailleurs les victimes et les témoins de harcèlement ou de violences à dénoncer ces faits aux autorités compétentes”, a-t-elle déclaré.