Procès Sarkozy : l’ancien président a reçu de l’argent pour effacer un mandat d’arrêt d’un terroriste
L’affaire du financement libyen implique des proches de l’ex-président de la République Nicolas Sarkozy dans un pacte de corruption visant à financer sa campagne présidentielle de 2007. En septembre 2025, la justice française établit l’existence d’un tel pacte, la contrepartie étant la levée du mandat d’arrêt contre Abdallah Senoussi.
C’est sans doute l’affaire la plus grave de corruption de la Ve République.
Thierry Lévêque, journaliste indépendant.
Ce journaliste français, expert en affaires judiciaires, a attentivement suivi le procès de Nicolas Sarkozy pour le média Les jours.. Pour lui, le dossier du financement libyen dépasse la simple corruption. « On ne parle pas de marché truqué ou d’emploi fictif. On parle de traiter avec une dictature étrangère. L’objectif du marché est de tenter de blanchir ou d’adoucir le sort d’Abdallah Senoussi, l’auteur d’un attentat ayant causé la mort de 54 Français« . Thierry Lévêque estime que cette réalité n’a pas beaucoup été mise en avant dans la couverture médiatique de cette affaire en France.
Pour appréhender la portée de cette affaire et son lien avec l’attentat, il est essentiel de connaître les circonstances du drame survenu à la fin des années 80.
L’attentat du DC-10
Le 19 septembre 1989, un avion de la compagnie UTA explose en plein vol au-dessus du Niger, laissant 54 familles françaises en deuil. Cet événement est également désigné comme l’attentat du DC-10, du modèle de l’appareil.
L’appareil, parti de Brazzaville, devait rejoindre l’aéroport de Roissy, mais peu après sa escale à N’Djamena, au Tchad, il ne donne plus aucune nouvelle. Le lendemain, les recherches retrouvent la carcasse du DC-10 dans le désert du Ténéré, au Niger. Des débris sont retrouvés jusqu’à 50 km à la ronde, et il ne reste presque rien du cockpit. Les 170 passagers sont tous morts, incluant de nombreux Français, Congolais, Tchadiens, ainsi qu’un Italien, un Canadien et un Belge.
Aucune revendication n’a été faite, mais quelques mois auparavant, un autre avion avait explosé en plein ciel, un Boeing de la Pan Am au-dessus de Lockerbie, en Écosse, où des traces d’explosifs avaient été découvertes. Les similitudes entre les deux tragédies sont troublantes et l’on suppose que la Libye pourrait être impliquée, tant la réputation du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi en matière de terrorisme est établie.
L’ambition mégalo du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi
Depuis sa prise de pouvoir en 1969, le colonel Kadhafi dirige la Libye d’une main de fer. Il ambitionne de mener les pays arabes vers une grande révolution face aux ingérences des États-Unis et de la France. La richesse pétrolière de son pays lui permet de s’armer et d’appuyer diverses rébellions, voire des mouvements terroristes dans le monde arabe. Kadhafi met le cap sur le Tchad, et cela est inacceptable aux yeux des Américains et des Français. Washington exerce une pression sur Paris afin que la France s’engage davantage au Tchad, déployant des troupes dès 1983 pour contrer l’expansion libyenne en Afrique.
En mars 1986, un attentat vise un Boeing de la compagnie américaine TWA. L’explosion fait quatre victimes américaines, dont un bébé de 9 mois. Ces événements sont perçus comme une vengeance de la Libye, consécutive à des accrochages militaires récents entre la 6e flotte américaine et le gouvernement libyen dans le golfe de Syrte. Kadhafi rejette toute responsabilité, mais Ronald Reagan affirme : « Nous savons que ce chien enragé du Moyen-Orient vise une révolution mondiale« . La Libye est alors ostracisée par le monde occidental. Pour beaucoup, Kadhafi devient un terroriste, et le DC-10 pourrait avoir été la cible d’un attentat de représailles.
Enquête et condamnation d’Abdallah Senoussi, l’homme au cœur des deux affaires
Côté français, l’enquête sur l’explosion du DC-10 est dirigée par le juge Jean-Louis Bruguière, un expert en anti-terrorisme. Comme pour l’attentat de Lockerbie, la responsabilité libyenne sera établie. En 1991, le Président français, François Mitterrand, déclare : « Il s’agit de condamner implacablement tout acte terroriste« .
La justice française va inculper six membres des services secrets et diplomates, dont un certain Abdallah Senoussi, beau-frère de Mouammar Kadhafi, un personnage haut placé dans les services de renseignement libyens. C’est lui qui a supervisé les opérations, fourni la valise d’explosifs et donné l’ordre de l’embarquer sur le vol UTA 772…
Les familles réclament justice suite à l’identification des suspects. Le juge Jean-Louis Bruguière délivre des mandats d’arrêt internationaux mais Kadhafi refuse d’extrader son beau-frère et les autres accusés vers la France.
Après le procès, l’étonnant rapprochement de la France avec la Libye
Finalement, Abdallah Senoussi sera condamné par contumace à la perpétuité par la justice française en 1999. À l’issue de l’audience, un certain soulagement apparait pour les familles, mais pour certaines d’entre elles, comme celle d’une maman de victime, il ne s’agit que d’une première étape : « J’espère qu’on arrivera à les rattraper et qu’ils seront un jour pris, car ils doivent payer« , confie-t-elle. Cependant, c’est tout le contraire qui va se produire.
« À l’époque, nous, les familles du DC-10, étions un peu naïves et trop disciplinées, à mon sens« , raconte Danièle Klein, dont le frère a été victime de l’attentat et qui fait partie de l’association Les filles du DC10. « Quand nous avons quitté ce procès, sur les marches, nous avons pensé ‘c’est déjà ça’. Nous avions confiance dans la justice« , confiait-elle dans L’Histoire continue avant de regretter : « Dans les années qui ont suivi, très vite, nous avons déchanté. Nous avons constaté que des hauts dignitaires libyens revenaient rapidement en France.Nous avons réalisé que ce procès n’était qu’un procès de papier. »
En effet, les puissances occidentales vont se rapprocher de la Libye. Kadhafi, qui condamne les événements du 11 septembre 2001, devient un allié potentiel dans la lutte contre le djihadisme, souligne Thierry Lévêque. De plus, « la Libye est un pays riche en pétrole, solvable, qui attire les convoitises. »
Les révélations de Médiapart en 2011 : une histoire tellement folle que personne n’ose y croire
Des années plus tard, en 2011, Danièle Klein découvre l’article de Médiapart et l’enquête du journaliste Fabrice Arfi, établissant un lien entre la campagne de Nicolas Sarkozy et l’organisateur de l’attentat. « J’en tombe de l’armoire !« , confie-t-elle. Avec Johanna Brett, la fille d’une hôtesse victime de l’attentat, elle attire l’attention des autres familles sur ces révélations. « Ça a pris un certain temps, tellement c’était dingue, je ne vous le cache pas« . Initialement, l’histoire semble si incroyable qu’il existe un déni chez certaines familles qui refusent de croire cette information. « On vient nous dire, ‘c’est un média de gauche, c’est Mediapart, il faut faire attention, fake news, etc.’. Mais nous nous rendons compte assez vite que les éléments sont très documentés et ont du sens« . La justice française, après avoir pris connaissance des faits, commence à s’y intéresser. Les preuves sont sérieuses.
Des rencontres à Tripoli en 2005 sont évoquées, ainsi que deux dîners avec Claude Guéant, Brice Hortefeux et Abdallah Senoussi, le numéro 2 du régime sous mandat d’arrêt international. Danièle Klein ressent encore une émotion intense à l’idée d’évoquer ces événements aujourd’hui : « Il faut comprendre ce que cela signifie pour nous, les familles du DC-10« .
Senoussi, c’est une image qui nous obsède depuis 37 ou 35 ans. C’est l’assassin de nos proches. Et il dîne avec Hortefeux et Guéant, les plus proches amis et lieutenants de Nicolas Sarkozy.
Danièle Klein, sœur d’une des victimes de l’attentat et membre de l’association Les Filles du DC10.
Affaire du financement libyen : le procès en 2025
En septembre 2025, la justice française conclut qu’un pacte de corruption a été établi entre des proches de l’ex-président Nicolas Sarkozy et le régime libyen pour financer la campagne présidentielle de 2007. En contrepartie, la levée du mandat contre le terroriste serait demandée.
Thierry Lévêque rappelle le contexte de ces négociations : « Monsieur Senoussi a un mandat d’arrêt international émis par la France, donc il ne peut plus voyager. Kadhafi et Senoussi désirent le faire lever, ce qui sera un des leviers de négociation durant ces années 2006« . S’il y a des preuves de versements d’argent, « la démonstration que cet argent a financé la campagne de Nicolas Sarkozy n’est pas apportée« , précise le spécialiste judiciaire. Toutefois, la préparation d’un tel financement est suffisante pour caractériser le délit d’associations de malfaiteurs, selon le tribunal.
Au procès, concernant les dîners à Tripoli, « Hortefeux et Guéant ont affirmé qu’ils avaient parlé de banalités« , rapporte le journaliste. « Ce que l’on ne peut croire, puisque ce monsieur [Senoussi] est sous mandat d’arrêt international pour un crime de masse à l’encontre de Français« .
Concernant l’attitude de Nicolas Sarkozy durant le procès : « C’est un homme qui prend une place énorme, qui parle constamment. Il dit des choses parfois très personnelles« , analyse Danièle Klein, qui ajoute :
Nicolas Sarkozy, je dirais qu’il présente une attitude débordante. En même temps, il est courtois et respectueux envers le tribunal… Mais il ment beaucoup.
Danièle Klein
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