Belgique

Pourquoi l’intelligence artificielle ne remplace pas encore l’animation cinématographique

Cette année, Anima a reçu un nombre record de 1.850 films candidats à une projection pendant le festival. Christelle Coopman, réalisatrice et superviseuse de projet à la Haute Ecole Albert Jacquart, souligne que « la nouvelle génération est très attachée au papier » et qu’ils sont accueillis avec un workshop intensif autour du dessin.


Cette année, Anima a enregistré un nombre record de 1.850 films candidats pour une projection durant le festival. Ces œuvres incluent des courts et longs métrages, destinés à la fois aux enfants et aux adultes, ainsi que des films de fin d’étude pour certains.

Anima met également en avant de nombreuses coproductions belges, car malgré la taille réduite de son territoire, la Belgique abrite de nombreux studios d’animation (à Liège, Bruxelles, Charleroi et en Flandre). « En Belgique, nous sommes très bien situés, tout près de la France, de l’Allemagne et même du Luxembourg, ce qui explique notre dynamisme en matière de coproduction », précise Christelle Coopman, réalisatrice et chargée de suivi de projet à la Haute École Albert Jacquard à Namur depuis une quinzaine d’années.

« Mais ce qui a réellement dynamisé le secteur des coproductions en Belgique, c’est l’incitant fiscal qu’est le Taxshelter. » Derrière un grand nombre de ces films d’animation, bien que cela ne se voie pas toujours, l’intelligence artificielle joue souvent un rôle.

L’intelligence artificielle est utilisée pour perfectionner certains logiciels existants ou pour accomplir des tâches répétitives qui étaient auparavant réalisées par des humains, par exemple dans le domaine de la colorisation ou des effets spéciaux.

« Il y a des automatisations de tâches ennuyeuses, donc nous ne pouvons pas renier l’IA, » souligne Christelle Coopman. « L’IA reste un outil comme une gomme, un crayon ou un ordinateur. Mais où il faut vraiment faire attention, c’est lorsque l’IA intervient dans les phases de création, que ce soit au niveau graphique ou dans la conception d’idées ou de scénarios. »

Le problème de l’IA lorsqu’elle devient « créatrice » réside dans le fait qu’elle s’appuie sur de nombreux projets trouvés en ligne, qui ne sont pas libre de droits. « À chaque image générée par l’IA, c’est du vol, car les créateurs sur lesquels l’image se base ne sont pas rémunérés. De plus, pour moi, l’IA polit le ton, elle l’adoucit, car elle utilise des matériaux qui existent déjà. »

« Le problème avec l’IA, c’est que l’on sent très bien qu’il n’y a pas un humain derrière la création », affirme Christelle Coopman.

Les jeunes réalisateurs partagent également cette opinion. « L’IA, c’est la bête noire du moment pour les jeunes artistes », confie Nicolas Gemoets, récompensé au festival Anima pour son film Muscle Masqué, réalisé en 2023 à la suite de ses études à la Cambre. « Même les réalisateurs plus âgés. Je connais plusieurs d’entre eux qui ont décidé de changer de profession pour se concentrer sur le développement de l’IA. »

En travaillant sur des films en deux dimensions, Nicolas Gemoets se sent peu affecté par les problématiques de l’IA, car la base graphique de son film reste son propre dessin. « Pour moi, l’IA ne crée rien. Elle ne fait que régurgiter un ensemble d’idées qui ont été initialement introduites par des êtres humains. Elle devient un outil de restitution. » Selon lui, le cinéma d’animation aura toujours besoin d’un humain derrière, et l’IA se nourrit de ce qu’on lui offre. « La machine n’a pas de vision du monde. Or, c’est cela que nous proposons en tant qu’artistes. »

La question de l’IA se pose également dans les écoles de cinéma d’animation. Si l’intégration de l’IA dans les cours est envisagée, il reste à définir comment procéder. « En tout cas, » déclare Christelle Coopman, « nous constatons que la nouvelle génération est très attachée au papier. Lorsque nous accueillons les étudiants dans notre option, nous commençons par un atelier intensif sur le dessin. J’ai été très surprise de voir qu’ils arrivaient avec du matériel, ce qui n’était pas vraiment le cas il y a cinq ou six ans. »

Les étudiants s’interrogent même sur la possibilité de créer des décors de manière traditionnelle (avec aquarelle, peinture, plasticine ou marionnettes, par exemple), bien qu’ils soient dans une école axée sur le numérique. « Il y a une dimension accidentelle au dessin sur papier, que l’on n’a pas avec le numérique, car avec le numérique, tout peut être effacé en une fraction de seconde. »

Christelle Coopman pense que le retour au travail sur papier peut être intéressant, car dessiner sur papier incite les étudiants à être plus attentifs. « Quand on travaille sur papier, il y a une volonté de ne pas l’abîmer. Personne n’aime faire des ratures lorsqu’il dessine. Personnellement, je trouve que la combinaison du travail numérique et traditionnel est idéale. »

Un dessinateur ou un illustrateur a pour mission de faire passer une émotion. « Après avoir ressenti l’émotion, le dessinateur doit la retranscrire dans son dessin. L’IA est-elle capable de cela ? Je n’en suis pas sûre. Tout ce que je vois actuellement manque d’empathie et de profondeur. Mais le jour où l’IA y parviendra, nous aurons vraiment de quoi nous inquiéter. »