Belgique

Portraits de chômeurs exclus : comment en sont-ils arrivés ici ?

Maryline, 52 ans, cherche du travail sans relâche depuis la fin de son dernier CDD en 2024 et comptabilise plus de 10 ans de chômage. Patricia, 57 ans, a travaillé 27 ans et comptera plus de 10 ans de chômage avant son exclusion en mars 2026.


Maryline, 52 ans – Liège

Maryline cherche du travail sans relâche depuis la fin de son dernier contrat à durée déterminée en 2024.

Maryline est entrée dans la vie adulte de manière brutale. « Après mes 18 ans, j’ai tenté un graduat en droit mais je n’ai pas continué. Donc, j’ai commencé une formation en hôtellerie en haute école. J’ai fait trois semaines, puis ma mère m’a mise dehors. Je suis partie avec mes petits sacs-poubelles. »

En descendant du bus, elle rencontre un homme qui l’aide et avec qui elle s’engage. Ils vivent d’emplois saisonniers et s’installent un moment sur la côte belge. « Deux ans plus tard, j’ai ma fille. Ce qui n’était pas prévu dans le parcours, c’est que mon compagnon était violent. Au début, on fait avec. Quand la petite s’en est rendu compte, j’ai mis un terme. » À 23 ans, Maryline se retrouve mère célibataire et doit se débrouiller pour élever sa fille.

Maryline trouve un emploi à l’Agence Locale pour l’Emploi (ALE) au sein de l’association « Latitude Jeunes ». Elle s’occupe de l’école de devoirs, des garderies et du nettoyage des locaux. « J’avais aussi des ménages chez des particuliers. Parfois, j’avais quatre heures de ménage le matin et je reprenais la garderie l’après-midi. Mais entre-temps, je savais par exemple aller chercher ma fille à l’école, la prendre avec moi. Mes journées étaient bien remplies et je participais à la collectivité. »

Ces horaires partiels lui permettent de gagner modestement sa vie. Elle touche des allocations de chômage et un complément de 4,10 euros par heure de travail ALE. Le travail par ALE est limité à un maximum de 45 heures par mois. « Ça faisait un petit plus, ça m’aidait à acheter 2-3 trucs à ma fille, pour qu’elle soit habillée comme les autres et qu’on ne voit pas que c’était difficile. Ça a été mon leitmotiv toute ma vie, qu’elle ne manque de rien ».

Maryline travaille sous ce statut précaire pendant 8 ans avant de se voir proposer un contrat à durée indéterminée (CDI) et de saisir l’occasion. Ces 8 années sont considérées comme du chômage dans sa carrière professionnelle. « Ils avaient besoin d’une aide-ménagère en CDI. J’ai dit : je le veux ! »

Elle travaille quelques années comme aide-ménagère avant d’obtenir un poste administratif. « C’était un travail qui me correspondait mieux. Il y avait le contact avec des familles précarisées, des parents qui ne parlent souvent pas français et sont incapables d’aider leurs enfants. Et ça, c’était bonheur, parce que tu rendais vraiment service. »

Malheureusement, après 12 ans, elle perd son CDI en raison d’une restructuration et se retrouve au chômage, en plein début de la pandémie de Covid. La recherche d’emploi s’avère difficile. Elle effectue des missions temporaires, notamment dans un centre de vaccination, qui ne lui permettent pas de sortir de son statut de chômeuse.

En juillet 2022, elle décroche un CDD d’un an comme employée administrative à Liège, renouvelé pour une année mais ne débouchant pas sur un CDI. « À la veille de mes 50 ans, je me suis retrouvée sans emploi. »

Depuis, elle peine à retrouver un travail malgré ses recherches actives. Sa farde où elle classe ses candidatures est bien remplie. « Je n’ai pas compté combien j’en ai envoyé sinon cela va me démoraliser encore plus. » Elle a passé des épreuves dans plusieurs communes et a obtenu plusieurs entretiens, le dernier pour un emploi dans une commune voisine de son domicile, où plus de 60 candidats étaient présents pour un poste.

Aujourd’hui, Maryline totalise plus de 10 ans de chômage, dont 8 ans de travail en ALE, 3 ans d’intérim et 1,5 an de chômage. En 2026, elle sera exclue et perdra ses 1.400 euros d’allocations de chômage. « C’est humiliant. C’est être stigmatisé à vie. Ce n’est pas comme ça que je pensais finir ma carrière. »

Elle déplore cette décision politique et la brutalité de son application. « Sur les réseaux sociaux, tu lis les commentaires. Tu n’es qu’un fainéant, un assisté. On n’a rien foutu pendant X années, mais c’est faux. J’ai toujours bossé. Et pour finir, tu intègres presque ça. Tu te sens merdeux. »

Romain, 24 ans – Forest

Romain cherche un emploi dans la menuiserie ou la maçonnerie.

Romain habite à Bruxelles, mais il a grandi à Charleroi. Enfant, il est confronté à des difficultés scolaires et est dirigé vers l’enseignement spécialisé, où il découvre la menuiserie.

Après l’école, il suit une formation d’un an en maçonnerie. « J’étais passionné par la construction. Je voulais me lever tous les matins et construire quelque chose de mes propres mains. » Ses stages se passent bien et le contact avec ses employeurs est positif.

Une fois diplômé, il obtient une période d’essai chez un gros entrepreneur wallon, mais cela ne débouche pas sur un contrat. « Après tous ces refus, j’avoue, j’ai abandonné. »

« Ça m’a démoralisé. Je suis resté en dépression à peu près six mois. Ensuite, je me suis remis à chercher comme maçon et menuisier. Mais je n’avais pas de permis, ni d’expérience. Donc ça a été très dur pour moi de trouver, comme cela l’est toujours aujourd’hui. »

Aujourd’hui, Romain suit des cours pour obtenir son permis de conduire, espérant que cela facilitera sa recherche d’emploi.

Patricia, 57 ans – Enghien

Patricia totalise 27 ans de travail et 10 ans de chômage.

Patricia vit très mal l’annonce de son exclusion du chômage. « Depuis que je le sais, je ne dors plus. Je pleure tout le temps, je me sens encore plus angoissée. » Patricia n’a pas de diplôme secondaire et commence à travailler dès 18 ans dans la vente. « J’ai travaillé principalement dans la chaussure pendant plus de 20 ans. »

« Il fallait monter, descendre, prendre toutes les pointures. 6 boîtes, 3 clients en même temps, tout gérer… mais ça me plaisait, je m’en sortais vraiment bien. Je suis assez dynamique. Je travaillais le samedi, certains dimanches. » Mais cela l’a abîmée.

À plus de 40 ans, Patricia connaît des douleurs chroniques et une fatigue importante. Après plusieurs années de recherche médicale, elle se voit diagnostiquer une fibromyalgie. Elle doit se réorienter vers un emploi moins physique.

Elle s’inscrit au chômage et est accompagnée par Actiris, vivant alors à Bruxelles. Elle suit un parcours qui comprend l’écriture de CV, la préparation aux entretiens, et des propositions de formation. « On m’a conseillé de faire animatrice multimédia. On m’a vanté la fracture numérique, et comme j’aime avoir un métier qui a du sens, je me suis dit que c’était chouette, je vais aider des gens. »

Après une formation d’un an et un mois de stage, elle se rend compte qu’il n’y a aucune offre d’emploi pour animatrice multimédia. « J’aurais préféré qu’on me dise que la réalité sur le terrain nécessite un CESS. Même à plus de 40 ans, j’aurais fait l’effort. »

« Le système, en fait, occupe les gens, mais ne les aide pas. Moi, ça m’a complètement détruite. » Patricia parvient finalement à décrocher un CDD comme employée dans un centre de formation, mais ce contrat prend fin juste avant le Covid, et depuis, elle n’arrive pas à trouver un travail qui lui convienne.

Au total, Patricia a travaillé 27 ans. À plus de 55 ans, il lui faudrait 30 ans de carrière pour éviter l’exclusion. Elle a plus de 10 ans de chômage et sera exclue lors de la 2e vague, dès le 1er mars 2026. Elle perdra son allocation de chômage mensuelle de 746 euros.

Elle se demande ce à quoi elle aura droit si elle se tourne vers le CPAS. Il existe trois catégories de personnes. Les chefs de famille, surtout des mères célibataires, perdront leur seul revenu de 1.773 euros d’allocation de chômage, mais auront droit à un revenu équivalent au CPAS. Les personnes isolées connaîtront aussi une perte de revenu, tandis que les cohabitants, comme Patricia, perdront leur revenu et devront négocier selon leur situation familiale.

Patricia vit avec son compagnon Dominique, électricien, et comme il gagne plus que le revenu d’intégration social (RIS), elle ne pourra pas bénéficier d’aide. Suite à la réforme, elle deviendra financièrement dépendante de son partenaire.

Christine Mahy – Secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la Pauvreté

« La pauvreté a de nombreux coûts cachés. Vous ne pouvez pas payer un loyer, ce qui entraîne des expulsions, des huissiers, tout cela coûte cher en justice. Cela entraîne aussi des dépenses sociales et des CPAS qui doivent intervenir. Les déménagements dus à des impayés peuvent entraîner des changements d’école pour les enfants, ce qui affecte leur intégration et leur scolarité. L’endettement est rapide.

Il y a une dégradation de la santé physique, les gens renoncent aux soins, et cela touche aussi la santé mentale. Certains jeunes, sans l’exprimer à leurs parents, se lancent dans des trafics parce qu’ils se rendent compte de leur situation précaire et veulent soulager leurs parents.

La pauvreté coûte cher à la société. Appauvrir ceux qui souffrent déjà de l’insuffisance de tout entraîne inévitablement d’autres dommages en vagues et par effet rebond. »