Belgique

Patrick Boucheron : « La peste n’est pas éradiquée, on en meurt toujours »

Patrick Boucheron affirme que « la science est attaquée de toutes parts » et que ce qui est compromis, c’est « la culture scientifique qui les fait dialoguer ensemble ». Il souligne également que pendant la période du Covid-19, la question « qui va dire le monde d’après ? » demeure sans réponse.


Pascal Claude : Pourquoi êtes-vous devenu historien ?

Patrick Boucheron : Pour tenter de me consoler un peu, d’être moins seul. Étant fils unique, j’ai un besoin de fraternité. Cependant, tout cela n’est pas possible sans le travail collectif. Ce livre que je publie sous mon seul nom, en réalité, il représente une multitude de voix. Avec cet ouvrage, je souhaite également défendre la science et l’écriture de l’histoire contemporaine avec passion, et démontrer son intérêt, voire son caractère fascinant, semblable à un thriller, ce qui est d’une grande valeur aujourd’hui sur le plan politique. La science est menacée de toutes parts ; ce qui est attaqué, ce n’est pas uniquement une discipline, mais la culture scientifique qui permet aux différentes connaissances d’interagir. Je pense que dans le sujet de la peste noire, il y a une interconnexion des savoirs, un échange, une conversation. J’ai voulu mettre en relation l’archéologie, les sciences du vivant, les sciences de l’environnement, la littérature, tout ce qui peut nous aider à appréhender un événement aussi colossal que la peste noire.

Vous dites que l’Histoire « ne vaut que si elle est un peu déplaisante. » Elle doit déplaire à qui, à quoi ?

À tout le monde. Elle doit un peu nous défriser, au vrai sens du terme, c’est-à-dire froisser la frise du temps. Elle perd de sa valeur si elle n’est pas parfois un trouble-fête. Par exemple, qu’attend-on d’un récit de la peste ? On s’attend à ce qu’il stimule l’imaginaire, non ? On a une idée préconçue des pestiférés, qui se traduit soit par une société rendue plus dure et cruelle par l’épidémie, soit par une explosion d’énergie sexuelle où, puisque tout est perdu, l’épidémie devient une sorte de fête. En ce sens, je traite ce sujet d’une manière qui peut sembler un peu décevante. J’essaie de montrer que les hommes et les femmes du Moyen Âge n’ont pas paniqué. Ils ont agi comme ils le pouvaient. Ils savaient presque qu’ils étaient perdus. Les médecins comprenaient qu’ils ne pourraient pas guérir cette peste. Cela ne les empêchait pas d’agir. Quand des événements graves surviennent, individuellement ou collectivement, nous savons que c’est sérieux parce que nous restons calmes et adoptons les bons gestes.

La peste déborde jusqu’à aujourd’hui ?

Oui, la peste est une histoire de longue durée. Je raconte la peste médiévale, mais elle déborde largement de ce cadre. Non seulement elle dépasse les frontières de l’Europe, mais elle transcende aussi les bornes chronologiques, atteignant notre époque. En nous intéressons à la génétique, nous réalisons que cette maladie n’est pas éradiquée, loin s’en faut ; elle n’a pas de vaccin, et des personnes meurent encore dans différentes régions du monde à cause de la peste. Même pour nous, qui en sommes les survivants, c’est notre héritage historique.

Avant d’écrire « Peste noire » (Seuil), vous aviez enseigné cette catastrophe au Collège de France durant la période du Covid-19. Pendant cette période, l’expression « le monde d’après » a beaucoup circulé.

Le monde d’après, nous ne savons pas quand il commence. La question est de savoir qui va désigner ce « monde d’après ». Quel narrateur prend la responsabilité d’annoncer que la guerre est finie, que l’épidémie est terminée ? Une épidémie, ce n’est jamais vraiment fini. On peut savoir plus ou moins quand elle commence. C’est un événement en cours ; l’OMS considère la peste, touchant les animaux, humains et non-humains, comme une maladie potentiellement réémergente. Ce n’est pas pour semer la panique, mais objectivement, il n’existe pas de vaccins, et donc cela mute. À Madagascar, entre 2017 et 2019, il y a eu une flambée très inquiétante de peste, notamment sous sa forme pulmonaire, la plus létale, et contagieuse directement d’homme à homme, sans passer par les vecteurs classiques comme les rats ou les puces. J’ai voulu que ce livre résonne avec nos préoccupations actuelles, c’est-à-dire comment composer avec les mondes naturels et la diversité des vivants. Ce n’est pas une maladie uniquement humaine, elle est en réalité accidentellement humaine. Elle touche environ 200 espèces animales, et nous savons aujourd’hui que ces questions globales doivent être abordées dans une perspective unitaire de la santé. C’est la santé des vivants, c’est la santé de la Terre. Le monde d’après, nous ne savons pas quand il commence.

Cette expérience du Covid, c’est l’impensée de notre temps.

« De la Covid qui avait tant occupé nos conversations, nous ne disons plus rien sans peut-être nous rendre compte que d’un tel silence, nous commençons seulement à payer le prix politiquement exorbitant. » C’est ce que vous écrivez au début de votre nouvel ouvrage. Pourquoi avons-nous cessé d’en parler ?

On se lasse d’annoncer des choses qui accablent tout le monde. Nous avons cessé d’en parler, nous avons oublié. C’est un moment historique, mais c’est aussi un moment d’une grande confusion temporelle. Je ne suis probablement pas le seul à confondre littéralement les années 2021 et 2022. Tout cela s’est mélangé, replié dans une sorte de pli confus. Il arrive un moment, ce qui est très humain, où l’on décide de passer à autre chose. Par exemple, aujourd’hui, les médecins indiquent qu’il y a quelque chose que l’on refuse de voir, ce sont les effets du Covid long sur la santé mentale. Parce qu’au fond, cela nous amènerait trop loin, en posant la question du remboursement. Donc, nous préférons ne pas en discuter.

C’est ça le prix que nous commençons seulement à payer ?

Ceux qui dirigent le monde aujourd’hui, à commencer par Trump, ne gouvernent pas, ils se vengent. Ils se vengent contre la science, ils se vengent des décisions prises pendant le Covid.

Trump est président parce qu’il y a eu le Covid ?

Disons que pendant le Covid, des technofascistes comme Elon Musk ou Curtis Yarvin ont compris qu’ils pouvaient accéder au pouvoir sans recourir aux moyens démocratiques habituels, ni à un coup d’État violent. Cela par le biais des réseaux sociaux, de l’isolement, de la solitude, car le monde était à la fois interconnecté et totalement fragmenté. L’expérience du Covid constitue l’impensée de notre époque. Une histoire mondiale du Covid serait utile, car cette pandémie, par définition transnationale, a été gérée dans un cadre national avec des cultures administratives et des traditions gouvernementales fondamentalement différentes. Dans des pays comme la France ou la Belgique, il y a eu un effort pour limiter la déscolarisation des enfants. En Argentine, par exemple, on observe le record mondial de déscolarisation, où pendant un an et demi, les enfants n’ont pas été à l’école.

Il y avait aussi la question des personnes âgées…

Oui, la question des personnes âgées est absolument essentielle. Elle interpelle l’inégalité des vies posée par Didier Fassin à partir du constat terrible du sociologue Maurice Halbwachs : « une société a toujours la mortalité qui lui convient ». Cela signifie qu’il y a des choses qui sont socialement acceptables. Adrien Proust, le père de Marcel, qui est au fond l’un des pionniers de l’épidémiologie à la fin du 19e siècle, parle d’une troisième pandémie qui tue des centaines de milliers de personnes à Canton et, lors de sa conférence à Venise en 1896, il déclare : « Heureusement, ce n’étaient que des Chinois ». Cela choque, évidemment. Mais pendant le Covid, nous avons entendu des choses telles que : « Heureusement, ce n’étaient que des vieux ». Pendant la crise du sida, certains disaient : « Heureusement, ce n’étaient que des homosexuels, ce n’étaient que des drogués ». Cela souligne quelque chose que nous percevons comme monstrueusement étranger à nous-mêmes. Mais si l’on y réfléchit un peu, sommes-nous vraiment si éloignés de cela ?

La figure du mal aujourd’hui, c’est le fascisme.

Les années 20 de ce siècle sont souvent comparées aux années 30 du siècle dernier. Qu’en pense l’historien ?

Je crois que pour appréhender ce que nous devenons, il est nécessaire de sortir de l’obsession de comparer notre époque aux années 30. Bien sûr, il est important de parler de la montée des fascismes, mais ce n’est pas la seule expérience historique de sociétés renonçant à leur liberté publique pour se soumettre à des pouvoirs autoritaires. J’avais tenté de réfléchir à cela à partir de la crise de l’Italie communale, à la fin du 13e et au début du 14e siècle. On peut aborder cette question à travers plusieurs prismes, y compris ceux des Grecs, de Shakespeare, et bien d’autres. C’est comme une boîte à outils. Actuellement, nous nous trouvons dans une sorte de tête-à-tête obsessionnel avec le fascisme, ce qui se comprend, car lorsque nous sommes confrontés à quelque chose d’incompréhensible et de terrifiant, nous avons tendance à renvoyer aux figures du passé la hideuse réalité politique actuelle. La figure du mal aujourd’hui, c’est donc le fascisme. Cependant, il existe d’autres façons de contester la démocratie. De plus, l’histoire ne se répète pas. Elle ne réapparaît pas avec les mêmes références, mais elle peut être hantée par des expériences du passé.

Donald Trump est souvent qualifié de fasciste. Le fascisme règne-t-il aux États-Unis aujourd’hui ? Diriez-vous que Donald Trump est un président fasciste ?

Aujourd’hui, de nombreux ouvrages sérieux décrivent ce technofascisme. Il est clair que ce que nous avons vécu depuis plus d’un an, c’est-à-dire cette incroyable asymétrie entre la préparation de ceux qui entourent Trump et leurs adversaires, a révélé que beaucoup ont été pris de court. Cette situation a démontré que la rapidité est un concept qui peut être associé au fascisme. Il est évident que nous faisons face à un programme cohérent, violent et rapide, visant à remettre en cause radicalement la démocratie.

Retrouvez l’intégralité de l’entretien de Patrick Boucheron en podcast ci-dessus ou via le player ci-dessous !