Belgique

Mort de Quentin Deranque à Lyon : débat politique autour de la Jeune Garde et de la France Insoumise.

Jeudi soir, à Lyon, l’eurodéputée Rima Hassan a tenu une conférence devant l’Institut d’Etudes Politiques (IEP) et une manifestation a été organisée par le collectif Némésis. Vers 18h, selon le procureur de Lyon Thierry Dran, un groupe d’une vingtaine d’individus masqués et cagoulés a pris à partie plusieurs jeunes hommes chargés d’aider Némésis, au cours de laquelle Quentin Deranque a été frappé et a succombé à ses blessures.


Jeudi soir, à Lyon, l’eurodéputée franco-palestinienne Rima Hassan, membre du parti de gauche radicale La France insoumise (LFI), a donné une conférence à l’Institut d’études politiques (IEP). À proximité, une manifestation a été organisée par le collectif Némésis, qui se revendique du féminisme et est associé à l’extrême droite.

Aux alentours de 17h30, sept militantes du collectif identitaire Némésis ont déployé une banderole sur laquelle, selon Mediapart, était inscrit : « Islamos-gauchistes hors de nos facs » tout en chantant : « Rima (Hassan, ndlr), on n’en veut pas ! » En face, une quarantaine d’étudiants ont entonné le chant : « Siamo tutti antifascisti » (« Nous sommes tous antifascistes », ndlr).

Némésis avait prévu un service d’ordre officieux, composé de proches ou membres de leur entourage, présent à distance mais prêt à intervenir. Quentin Deranque, 23 ans, faisait partie de ce groupe et avait pour mission d’assurer la sécurité des manifestantes. Cependant, ce groupe ne s’est pas interposé lorsque plusieurs personnes ont tenté de décrocher la banderole, a déclaré le procureur de Lyon, Thierry Dran.

Vers 18h, selon Thierry Dran, les jeunes hommes prêts à aider Némésis ont été « pris à partie par un groupe d’une vingtaine d’individus masqués et cagoulés ». Tous s’enfuyaient, sauf trois d’entre eux qui se sont fait immédiatement agresser par « plusieurs individus, au moins six pour Quentin Deranque », a précisé le procureur. Deux des victimes parviennent à fuir, mais Quentin Deranque est resté au sol, recevant de violents coups de poing et de pied, comme l’a montré une vidéo de la scène.

Après que ses agresseurs sont parties, le jeune homme était conscient mais confus. Un ami a essayé de le raccompagner chez lui. Ils ont parcouru un kilomètre et demi, mais l’état de Quentin Deranque s’est dégradé. Les secours, appelés à l’aide, l’ont transporté à l’hôpital dans le coma. Il a été déclaré mort samedi midi suite à un grave traumatisme crânien.

Une enquête pour « homicide volontaire » a été ouverte. Ce mardi, le procureur de Lyon, Thierry Dran, a confirmé que plusieurs suspects ont été identifiés. Selon une source proche du dossier, certains sont associés à « l’ultragauche » mais ne sont pas fichés S. Ce mardi soir, quatre hommes ont été interpellés, dont un assistant parlementaire du député LFI Raphaël Arnault, selon une source proche.

### Terreau politique pour une polémique

À quelques semaines des élections municipales, à un an de la présidentielle et dans un climat de campagne permanente en France, cette agression mortelle a suscité des réactions dans tous les camps politiques. La droite, l’extrême droite et le camp présidentiel pointent du doigt l’entourage de l’extrême gauche et de La France insoumise, tentant de prendre ses distances avec les auteurs présumés de l’homicide.

Peu après l’agression, Némésis a affirmé que Quentin Deranque avait été attaqué par des militants antifascistes, certains étant issus de La Jeune Garde, une organisation d’extrême gauche fondée en 2018 par Raphaël Arnault, aujourd’hui député LFI.

Marine Le Pen a demandé de considérer comme « terroristes » les « milices d’extrême gauche » tandis que Jordan Bardella a appelé à la « mobilisation de l’ensemble de la classe politique », en identifiant La Jeune Garde.

Bruno Retailleau, président des Républicains, a mis en avant « l’extrême violence qui règne dans les satellites de LFI ». Le secrétaire général du parti Renaissance, Gabriel Attal, a dénoncé « la violence de l’extrême gauche (qui) s’est déchaînée », appelant à une « condamnation unanime » de ces faits « extrêmement graves ».

>L’enquête permettra de confirmer ou pas si c’étaient des militants de la Jeune Garde. Mais les témoignages vont en ce sens manifestement, a déclaré Laurent Nuñez, ministre français de l’Intérieur.

Aujourd’hui, « c’est l’ultragauche qui a tué, c’est incontestable », a affirmé dimanche le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, dénonçant la « complaisance de LFI ». Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a ajouté qu’ « l’enquête permettra de confirmer ou pas si c’étaient des militants de la Jeune Garde. Mais les témoignages vont en ce sens manifestement. »

« Gérald Darmanin a renchéri en disant que La Jeune Garde tue et que La France insoumise devrait être condamnée. » Sébastien Lecornu a appelé LFI à « faire le ménage » dans ses rangs, dans ses « propos » et ses « idées ».

Rima Hassan a « fermement » condamné l’agression, exprimant son effroi face à la situation de Quentin. « J’ai appris avec horreur que le jeune homme Quentin, actuellement entre la vie et la mort (avant son décès, ndlr), a été victime d’un affrontement entre des militants antifascistes et des militants identitaires qui ont perturbé ma conférence », a-t-elle écrit sur X.

Le député Manuel Bompard, coordinateur de LFI, a condamné « toute violence physique » à propos de l’agression de Quentin, affirmant qu’aucun membre de l’équipe de Rima Hassan ou de son parti n’avait « eu de contact avec les groupuscules fascistes ». « Personne ne doit perdre la vie pour ses idées », a-t-il conclu.

Le procureur a refusé d’en dire plus sur les agresseurs. « Quand on aura interpellé les gens, on va vous en dire plus sur leur appartenance », a-t-il éludé.

Jean-Luc Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques à la Fondation Jean Jaurès, a trouvé étonnant cet empressement à la communication politique pour attribuer la responsabilité des faits. « On a des responsables politiques au niveau ministériel qui incriminent l’extrême gauche en général, pointant la Jeune Garde et LFI, alors que les éléments de l’enquête ne permettent pas de déterminer l’identité de ceux qui ont tué ce jeune militant nationaliste », a-t-il expliqué à la RTBF.

### Lyon, terre d’affrontements des militants d’ultragauche et d’ultradroite

À Lyon, où la plupart des candidats à l’élection municipale ont suspendu leur campagne suite à cet homicide, ultradroite et ultragauche se croisent, se toisent et s’affrontent depuis des années, malgré les mesures de dissolution prises pour tenter d’enrayer leurs violences. La ville abrite depuis le XIXe siècle de nombreux courants de l’ultradroite (royalistes, identitaires, nationalistes…) ainsi que des néonazis ou complotistes plus récemment.

Le mouvement s’enracine sur un terreau historique fertile, allant des pétainistes sous l’Occupation aux universitaires négationnistes, en passant par l’alliance de Charles Millon avec le FN à la région, et sur une tradition catholique contre-révolutionnaire. Ses militants, estimés entre 400 et 500 personnes selon une source sécuritaire, ont pris racine dans le Vieux Lyon, symbole d’une France immuable avec ses ruelles pavées et ses églises.

Le député LFI Eric Coquerel a affirmé sur franceinfo tv que LFI condamnait « toute violence politique » tout en mettant en avant ce « contexte lyonnais » marqué par des « ratonnades et actions de l’extrême droite » qui, selon lui, n’attirent pas l’attention qu’elles méritent de la part des médias.

Ces dernières années, deux groupes s’affrontent régulièrement devant les campus universitaires : le groupuscule d’extrême droite Lyon populaire et le collectif antifasciste lyonnais La Jeune Garde.

### La Jeune Garde, mouvement antifasciste proche de LFI, pointée du doigt

Il semble que la création et l’émergence de La Jeune Garde, lancée en janvier 2018, doivent être comprises dans le contexte lyonnais.

« Lorsque La Jeune Garde s’est formée, elle a publié un manifeste qui est toujours disponible sur Internet et qui montre ses vues : la révolution et le renversement du capitalisme », explique Jean-Yves Camus. « Sa définition de l’antifascisme inclut le fait de descendre dans la rue pour contrer les groupes d’ultradroite, mais aussi toutes les luttes contre les formes d’oppression. »

La Jeune Garde se distingue ainsi des mouvements antifas traditionnels. Mediapart et Le Monde notent que ses méthodes diffèrent également. Elle compte un tiers de femmes, leurs actions se déroulent souvent à visage découvert et leur drapeau symbolise le combat contre la réaction, le nazisme et le stalinisme. De plus, contrairement aux antifas qui rejettent la politique institutionnelle, La Jeune Garde s’en rapproche.

À partir de 2022, le mouvement tisse des liens avec les syndicats et le parti de gauche radicale La France insoumise. Raphaël Arnault, fondateur de La Jeune Garde, est élu député à l’Assemblée nationale en 2024 sur une liste LFI, bien que ce rapprochement suscite des débats au sein du mouvement.

Certaines sources, non confirmées par l’enquête, prétendent que Raphaël Arnault et/ou son assistant parlementaire ont été identifiés dans l’agression qui a conduit au décès de Quentin Deranque.

Mediapart indique également que « dès sa création », La Jeune Garde « assume la possibilité du recours à la violence comme mode d’action », la qualifiant d' »autodéfense » face à une « violence d’extrême droite préexistante ». Arnault reconnaît avoir une stratégie d’ »occuper la rue », impliquant parfois des « formations d’autodéfense ».

Cependant, certaines actions récentes de La Jeune Garde interrogent le cadre de cette autodéfense.

Sébastien Bourdon, Matthieu Suc et Mediapart rapportent : « La Jeune Garde revendique des actions violentes, qu’elle juge légitimes, préventives contre la violence des groupes d’extrême droite. Son fondateur, Raphaël Arnault, fiché S, a été condamné pour avoir, lors d’une manifestation identitaire à Lyon en avril 2021, agressé un jeune homme de 18 ans. »

Le communiqué de LFI au moment de la dissolution de La Jeune Garde affirmait : « Nous le disons fièrement : La Jeune Garde est essentielle, car elle lutte contre l’extrême droite. »

Dissoute le 12 juin 2025, La Jeune Garde ne reste pas inactive. Un nouveau réseau nommé « Génération antifasciste : éteignons la flamme » a été lancé en janvier 2026, évoquant étrangement ses anciennes activités.

Raphaël Arnault a tweeté : « J’apprends ce décès avec horreur et dégoût. J’envoie mes condoléances à la famille de ce jeune homme. »

### Un fait divers aux enjeux politiques nationaux

L’homicide de Quentin Deranque demeure au cœur de l’actualité française depuis cinq jours, car les implications dépassent le cadre judiciaire. Cet événement soutient un mouvement en France visant à éloigner La France insoumise de l’arc républicain, réservé aux partis considérés comme fréquentables. « C’est une stratégie de banalisation de l’extrême droite qui cherche à montrer que ce ne sont pas les extrêmes qui sont violents », précise François Debras.

Si La Jeune Garde est confirmée comme responsable, cela renforcerait cette théorie. Une implication de LFI dans la mort d’un jeune homme d’extrême droite pourrait entraîner une perception publique les rendant responsables de violence politique.

Dès lors, l’enquête judiciaire est scrutée avec attention.