Belgique

Menaces de sanctions diplomatiques : la stratégie de Trump contre les Européens ?

Conner Rousseau a posté une vidéo dans laquelle il dénonce les pratiques de ICE et condamne « l’extrémisme de droite de Trump ». Bill White a exigé des excuses de la part du gouvernement belge et a menacé Conner Rousseau de sanctions diplomatiques.


La vidéo controversée a été mise en ligne il y a quelques semaines par Conner Rousseau, mais elle a récemment attiré l’attention en raison des propos de Bill White, l’ambassadeur américain à Bruxelles.

Le président du parti Vooruit y critique les actions de l’ICE, la police de l’immigration américaine, et plus globalement, il condamne « l’extrémisme de droite de Trump ». Cette prise de position a déplu à l’ambassadeur, qui a exigé des excuses de la part du gouvernement belge et a menacé Conner Rousseau de sanctions diplomatiques.

À ce stade, ces menaces restent verbales, mais les États-Unis ont déjà utilisé une approche similaire contre ceux qui ne soutiennent pas leur politique actuelle ou qui prennent des décisions désapprouvées par le président Trump.

En Europe, depuis décembre, trois responsables d’ONG ont été visés par ces sanctions, tout comme l’ex-commissaire européen Thierry Breton, qui a durement régulé le secteur des technologies. Ce dernier doit d’ailleurs être entendu le 25 février par une commission du Parlement européen au sujet de ces sanctions. En décembre, Thierry Breton avait appelé à dénoncer un « vent de maccarthysme » aux États-Unis.

Le cas le plus marquant est celui de Nicolas Guillou. Ce juge à la Cour pénale internationale (CPI) a, malgré lui, endossé le rôle de lanceur d’alerte.

Nicolas Guillou fait partie de la CPI, qui a émis des mandats d’arrêt contre Benyamin Netanyahu et son ministre de la Défense. Comme d’autres juges, il a été interdit d’entrée sur le territoire américain. Cette sanction comprend également le gel de ses avoirs financiers aux États-Unis et l’interdiction pour les Américains, qu’ils soient individus ou entreprises, de fournir des services à la personne sanctionnée.

En conséquence, le juge français se retrouve sans cartes de crédit comme Visa ou Mastercard, ni accès aux grandes plateformes américaines telles qu’Amazon, Airbnb ou Netflix.

Nicolas Guillou était à Bruxelles mardi, où il a appelé l’Union européenne à se réveiller sur la souveraineté bancaire et numérique. « Je suis Breton et je peux tenir très longtemps sans carte Visa ni services numériques américains. Mais je ne vais pas tenir s’il ne se passe rien », a-t-il averti, avant de rencontrer des responsables de la Commission européenne.

Il a décrit comme « le plus problématique » le fait que cela touche des services pour lesquels il n’existe pas d’alternatives européennes, insistant sur les services bancaires. Dans son quotidien aux Pays-Bas, où se trouve la CPI, il a dû s’adapter avec une application (iDEAL) pour effectuer des paiements en ligne.

À moyen terme, n’ayant plus le droit de se rendre aux États-Unis, il souhaite que l’Europe accélère le projet d' »euro numérique », une version électronique de la monnaie unique visant à constituer une alternative aux géants américains Visa et Mastercard.

La Banque centrale européenne prévoit de lancer en 2027 une phase pilote du projet, mais elle nécessite un cadre législatif européen dès cette année si elle souhaite émettre véritablement des euros numériques d’ici 2029.

Nicolas Guillou demande également à la Commission européenne de mettre en place un « règlement de blocage », un « acte juridique qui impose aux entreprises de ne pas respecter ces sanctions (américaines) dans l’espace européen ».

Ce serait « un message politique très fort de la part de l’Union européenne pour rejeter ces attaques contre l’État de droit et contre la justice », a-t-il souligné lors d’une conférence de presse à l’ambassade de France auprès de l’Union européenne.

Le juge français, qui exerce toujours à la CPI, s’est presque involontairement transformé en lanceur d’alerte. « Moi, je n’ai jamais été dans les médias avant, je n’ai jamais cherché à y être », a-t-il déclaré, exprimant sa « sidération » suite aux sanctions.

Sans les applications américaines, « j’ai arrêté le commerce en ligne » pour retourner dans les magasins, a-t-il souri, précisant qu’il n’était pas particulièrement éloigné de la technologie. Cependant, de telles sanctions « pour des jeunes qui ont la totalité de leur vie sur le numérique » représenteraient « une véritable mort civile », prévient-il.

Nicolas Guillou craint également l’effet d’intimidation de ces sanctions susceptibles de pousser des « décideurs » à l' »autocensure » lorsqu’ils doivent traiter des dossiers sensibles concernant des pays étrangers.

Dans les cercles bruxellois, il est soutenu par l’eurodéputée française Aurore Lalucq, qui préside la commission parlementaire aux affaires économiques et plaide pour la souveraineté bancaire européenne face à Visa et Mastercard. « Là, on n’est plus en interdépendance vis-à-vis des États-Unis, on est dans une dépendance suicidaire sur un trop grand nombre de domaines », estime-t-elle auprès de l’AFP. Selon elle, la crise avec Donald Trump concernant le Groenland a été un « point de bascule », une « prise de conscience » qu’il faut « utiliser pour accélérer » des projets comme l’euro numérique.

Plusieurs observateurs notent que ces sanctions s’inscrivent dans une offensive plus large contre l’Europe, mise en lumière par la nouvelle Stratégie de sécurité nationale du président Trump, déterminé à donner des leçons au Vieux Continent.