Manifestation nationale du 14 octobre : « Des enfants présents, la police ne gazait pas »
La manifestation du 14 octobre réunissait près de 100.000 manifestants, dont de nombreux enseignants, pour dénoncer « la casse sociale de l’Arizona » et les mesures annoncées par la ministre Valérie Glatigny. Selon Marlène et Stéphane, l’action contre l’Office des Etrangers était terminée depuis plusieurs minutes, et ils estiment que « la volonté de poursuivre et punir les casseurs semble l’avoir emporté sur le devoir de protéger les gens ».
La manifestation du 14 octobre avait pour but de dénoncer « la casse sociale de l’Arizona ». Près de 100.000 manifestants, incluant de nombreux enseignants, étaient présents pour s’opposer aux mesures annoncées par Valérie Glatigny (MR), ministre de l’Éducation et de l’Enseignement de promotion sociale. Parmi cette foule, on trouvait Marlène et Stéphane.
« C’était une manif assez calme », raconte Stéphane. « Sauf qu’il y avait beaucoup plus de monde que d’habitude, des vagues de gens qui arrivaient sans arrêt. J’étais très impressionnée », ajoute Marlène. Un groupe masqué passe alors devant le siège de l’Office des Etrangers et s’en prend au bâtiment : vitres brisées, projectiles et feux de Bengale sont lancés en direction de la façade et du hall d’entrée. La police intervient.
« On s’est immédiatement dit qu’il fallait s’écarter pour ne pas être pris dedans », explique Stéphane. « On s’est donc déplacés, avec d’autres personnes qui n’avaient rien à voir avec les casseurs, de l’autre côté du boulevard. » « Mauvais réflexe ! », ajoute-t-il. « On a été bloqués par la police de chaque côté, alors que des gens tentaient de rebrousser chemin. »
Les deux enseignants rapportent avoir été « nassés ». Des images et plusieurs témoignages semblent corroborer cette version. Cette méthode, qui consiste à encercler un groupe, a été jugée illégale en mars 2025 par le tribunal de première instance de Bruxelles.
La foule se compresse, certains paniquent, d’autres crient qu’ils ne parviennent plus à respirer. Marlène se retrouve coincée entre une mère et ses deux enfants. « Ils pleuraient. Je me suis dit : ‘si un adulte trébuche, ils se feront écraser.’ La maman était paniquée et cherchait une solution pour sortir de là. » Les manifestants crient aux policiers situés en contrebas qu’il y a des enfants et que certaines personnes hyperventilent, et pour Marlène et Stéphane, c’est à ce moment que la situation bascule.
« Un officier, visiblement le chef d’intervention puisque c’est lui qui donnait les ordres, longe la rambarde à hauteur de nos visages », décrit Stéphane. « Il avait une bombe au poivre. Il a fait un aller-retour complet. On a tous été gazés à bout portant, alors qu’ils savaient qu’il y avait des enfants. »
« Des adultes pleuraient, les enfants hurlaient. On suppliait d’arrêter. On criait : ‘Il y a des enfants !' » Même face à la panique et aux demandes de tenir compte de la présence d’enfants, la situation ne change pas. Un policier répond : « Des enfants ? Il ne fallait pas les prendre avec ! » Marlène s’indigne : « Il n’y avait aucune menace. On ne pouvait même plus bouger. On était juste bloqués. C’était complètement inutile. »
Ils estiment que l’action contre l’Office des Etrangers avait cessé depuis plusieurs minutes. « C’était de la violence pour la violence, la volonté de poursuivre et punir les casseurs semble l’avoir emporté sur le devoir de protéger les gens. Ils ont mis des citoyens en danger, alors que tout était terminé, il n’y avait plus de casse en cours depuis longtemps. »
Au fil des minutes, plusieurs manifestants commencent à se sentir mal. Une collègue de Marlène commence à hyperventiler. Du haut de la rambarde, Stéphane tente encore de convaincre les policiers. « Certains semblaient eux-mêmes inquiets », dit-il. Finalement, quelques agents interviennent. « On a insisté, crié, répété qu’il y avait des enfants. À force, certains ont accepté de faire descendre quelques personnes, dont un enfant, par-dessus le parapet », explique Stéphane.
Une vidéo, largement diffusée, montre l’enfant porté à bout de bras par Stéphane, avant d’être confié à la police. « Mais on ne voit pas les deux autres, qui restent bloqués et qui pleurent », ajoute-t-il. Marlène précise : « L’enfant qu’ils descendent venait lui aussi d’être gazé. »
Lorsque Marlène tente également de descendre, après avoir aidé plusieurs personnes, un policier lui dit : « si je te revois, je t’arrête ». « Je n’ai pas compris. Je ne faisais que sortir les gens de là. J’ai eu peur », raconte-t-elle. Stéphane confirme : « On essayait juste d’aider. Rien de plus. Mais on avait l’impression d’être considérés comme des criminels. »
Selon les deux enseignants, ce 14 octobre n’était pas un évènement isolé. « On a le sentiment que les consignes policières se sont durcies ces derniers mois. Mais c’est la première fois qu’on subit une telle violence », explique Marlène. Ils souhaitent faire reconnaître ce qu’ils ont vécu et ont donc déposé plainte au Comité P. « On ne veut pas faire un procès d’intention à la police. Mais ce jour-là, rien ne justifiait de gazer des gens bloqués, encore moins des enfants. On veut juste que ça ne se reproduise plus. »
Dans un communiqué du 15 octobre, la police évoque une « utilisation ciblée et proportionnée des gaz lacrymogènes ». Elle précise : « Lors des incidents sur le Boulevard Pacheco, des gaz lacrymogènes ont été utilisés de manière ciblée et proportionnée pour disperser un groupe de casseurs menaçant la sécurité publique. Cette intervention s’est déroulée conformément aux protocoles en vigueur, dans un contexte de violences et de refus de dispersion. Nous regrettons que des personnes non impliquées, dont un enfant, selon certains témoignages, aient pu être incommodées. Une évaluation interne est en cours. […] Enfin, nous rappelons que les images diffusées ne montrent souvent qu’une fraction de l’intervention et peuvent être sorties de leur contexte. Une analyse interne est en cours pour examiner les circonstances précises des incidents survenus lors de la manifestation. »
La CGSP Police dénonce des violences.

