L’Union européenne teste des solutions pour relancer son économie.
Le château d’Alden Biesen, situé en Belgique, est à la fois un monastère et une forteresse du 13e siècle. La Commission européenne a « nettoyé » une dizaine de textes pour simplifier les réglementations, ce qui, selon Ursula von der Leyen, générera une économie annuelle de 15 milliards d’euros pour les entreprises européennes.
Situé au cœur de la province du Limbourg en Belgique, le château d’Alden Biesen, à la fois monastère et forteresse datant du XIIIe siècle, constitue un lieu propice à la réflexion sur l’avenir d’une Europe confrontée aux défis de la Chine et des États-Unis.
Cette réflexion a été amorcée il y a plusieurs mois. Les dirigeants européens ont déjà convenu de deux points : l’économie européenne accuse un retard par rapport à ses rivales chinoise et américaine, et il y a une nécessité d’agir de manière urgente pour relancer la croissance et renforcer la compétitivité.
Un coût associé à cette initiative : l’Europe devra investir 800 milliards d’euros par an pour comblert ce retard. Cette estimation émane de Mario Draghi, ancien président de la Banque centrale européenne (BCE), qui, dans un rapport publié en septembre 2024, proposait un grand nombre de mesures (383) pour améliorer la compétitivité européenne. La Commission européenne utilise ce rapport comme base de travail. Cependant, les initiatives mises en place demeurent encore limitées et les résultats concrets se font attendre.
Il est donc impératif d’accélérer le mouvement. C’est l’objectif de la « retraite » des dirigeants européens qui se tient ce jeudi à Alden Biesen. Des mesures concrètes sont envisagées : simplification des règles européennes, suppression des barrières entravant le fonctionnement du marché unique, soutien au « made in Europe », mobilisation de l’épargne européenne, et lancement de nouveaux emprunts communs.
Les idées abondent, mais leur mise en œuvre reste complexe.
À ce stade, une mesure est en préparation et fait l’unanimité parmi les États membres : la simplification des réglementations européennes. La Commission européenne a déjà « nettoyé » une dizaine de textes. Une fois appliquées, ces réformes dites « omnibus » devraient générer une économie annuelle de 15 milliards d’euros pour les entreprises européennes, selon Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne.
Néanmoins, ce gain est relatif. Clément Fontan, professeur de politique économique européenne à l’UCLouvain, tempère en affirmant : « La suppression du red tape, désignant les mesures réglementaires dont l’application génère un coût supplémentaire pour les entreprises, offre un gain de 0,07 % du PIB de l’Union européenne. » Cette analyse a été réalisée par des experts du Centre Jacques Delors et du centre allemand Bertelsmann Stiftung.
Il ajoute : « L’appel à la simplification ou à la déréglementation cela ressemble à un réflexe pavlovien d’un monde politique incapable de s’affranchir des intérêts économiques, dépourvu de stratégie industrielle. »
Ces réformes omnibus présentent un autre inconvénient, selon Clément Fontan : elles engendrent une incertitude réglementaire. « Il n’y a rien de pire que de démanteler un système de normes environnementales établi lors de la législature précédente », critique-t-il sévèrement. En outre, il souligne que les entreprises européennes n’étaient pas toutes d’accord sur ces omnibus. « Ces réformes ont suscité une incertitude réglementaire. Les entreprises investissant réellement dans la transition écologique, qui ont passé du temps et de l’argent pour se conformer à ces nouvelles normes, sortent perdantes. »
Lorsque la présidente de la Commission européenne annonce qu’elle dispose d’autres réformes omnibus en perspective, certains États membres réclament des mesures plus ambitieuses.
Un message qui est bien entendu par les responsables européens, qui visent également à lever les obstacles au marché unique. Pour illustrer cet enjeu, Clément Fontan cite le secteur des télécommunications : « Aujourd’hui, il est difficile pour un opérateur téléphonique d’intervenir dans plusieurs pays, car les consommateurs européens n’ont pas la possibilité de choisir un opérateur qui n’a pas sa licence dans leur pays. Par exemple, si vous êtes en Belgique, vous ne pourrez pas choisir un opérateur français. »
Les dirigeants européens pourraient décider de lever ces barrières pour renforcer le marché unique des télécommunications et potentiellement faire émerger un champion européen qui pourrait se lancer sur le marché mondial.
Deux approches pourraient permettre de créer ce marché européen des télécommunications. Soit en assouplissant les règles de fusion-acquisition, ce qui favoriserait la concentration du secteur industriel et l’émergence de grands groupes, soit en se concentrant sur les droits des consommateurs pour accroître la concurrence entre les acteurs.
Aujourd’hui, l’Europe recherche une souveraineté économique pour ne plus être dépendante des acteurs étrangers, comme cela a été le cas avec les fournitures pharmaceutiques durant la crise du Covid.
Cependant, la prudence est de mise, avertit le professeur de l’UCLouvain. La réflexion doit être menée secteur par secteur, comme le recommande le rapport Draghi. Bien que certains secteurs nécessitent une attention urgente, « notamment celui de l’infrastructure des paiements bancaires. Là, il est indispensable de retrouver rapidement la souveraineté. Si tous nos processus de paiement passent par Visa et Mastercard, c’est problématique. Nous devons également envisager les infrastructures numériques et les logiciels. »
Le rapport de Mario Draghi souligne aussi l’importance d’investir massivement, soit 800 milliards d’euros par an, pour relancer la compétitivité européenne et financer la transition numérique et climatique. Pour mobiliser ces fonds, deux options sont envisagées : l’union des marchés des capitaux pour mobiliser l’épargne des Européens et le lancement d’un emprunt commun, comme durant la crise du Covid, pour stimuler les investissements publics.
L’emprunt commun, soutenu par la France mais refusé par l’Allemagne, est favorisé par Clément Fontan, qui affirme qu’il existe une demande pour ces emprunts considérés comme des actifs sans risque.
« Nous avons constaté lors des levées de fonds de la Commission européenne pour le plan de relance post-Covid que la demande des investisseurs dépassait toujours l’offre. Pourquoi ? Parce que nous, Européens, transférons nos ressources vers des gestionnaires d’actifs et des systèmes de pensions par capitalisation. Ces nouvelles ‘grandes piscines à liquidités’ ont des besoins d’investissement pour ce type d’actifs. Il est donc crucial de leur en fournir. Compte tenu de cette forte demande, il n’y a pas de risque de taux d’intérêt trop élevés, et donc pas de risque macroéconomique lié à l’endettement public. »
Ainsi, ces emprunts pourraient être une solution efficace pour financer des secteurs jugés stratégiques pour la souveraineté économique européenne.
Cependant, un problème reste en suspens pour Clément Fontan : l’Union européenne ne dispose pas d’une véritable politique industrielle qui implique une coordination plus forte entre les circuits étatiques et ceux des entreprises privées. Il se questionne : « Pourra-t-on copier la stratégie chinoise adoptée à partir de 2005, qui leur a permis de dominer certains secteurs industriels clés aujourd’hui ? »
L’ascension de la puissance économique chinoise s’est déroulée en deux temps. Le premier consistait à monter en gamme industrielle en conditionnant les investissements occidentaux en Chine à un transfert de technologies, évitant ainsi le piège classique où les entreprises étrangères repartent avec leurs profits et leurs technologies après avoir investis.
La seconde étape a eu lieu en 2010 lorsque Pékin a fortement identifié les secteurs stratégiques, notamment ceux liés aux chaînes de production verte, comme les batteries électriques et panneaux solaires. « Fait intéressant, contrairement aux attentes, l’État chinois a ciblé des secteurs nécessitant d’importants investissements financiers, mais peu de main-d’œuvre. Cette seconde vague de croissance a donc été principalement portée par la capacité de l’État chinois à coordonner ses politiques monétaires, fiscales et d’investissement privé, en acceptant initialement certaines pertes lors de la phase de démarrage de ces cycles industriels. Cette stratégie industrielle réussie est une source d’inspiration. »
Néanmoins, il paraît peu probable que les Européens imitent le modèle chinois. Pour mettre en œuvre une politique industrielle européenne, il faudrait que les États membres harmonisent leurs politiques fiscales et budgétaires au niveau européen, une perspective aujourd’hui irréaliste car « les dirigeants nationaux sont toujours liés à leur modèle de croissance et de taxation nationale. Cela reste logique, car la vie des citoyens européens dépend encore davantage des politiques de croissance nationales que de l’échelle européenne. Quel intérêt l’Irlande aurait-elle à soutenir une stratégie industrielle européenne conditionnant les investissements étrangers à un transfert de savoir-faire ? Est-ce qu’Apple continuerait de faire d’Irlande le siège central de ses opérations en Europe ? Pas nécessairement. »
La relance de la croissance et de la compétitivité européennes devra donc prendre en compte les intérêts de tous les États membres, qui peuvent parfois être très divergents. Les mesures à adopter devront donc trouver un équilibre délicat. Nous devrions avoir plus de clarifications lors du sommet européen prévu en mars à Bruxelles, où les priorités seront définies et des impulsions politiques cruciales seront données pour renforcer la souveraineté économique de notre continent.

