Belgique

L’opposition iranienne : identité et revendications, enquête en Belgique.

L’opposition iranienne en exil est morcelée et fracturée, marquée par des chocs historiques. Depuis la révolution islamique de 1979, de nombreux militants d’opposition, tels que les monarchistes, les Moudjahidines du peuple et les républicains laïcs, se sont exilés en Belgique.

L’opposition iranienne en exil est fragmentée, divisée par les événements de l’histoire du pays. Depuis des siècles, l’Iran a été sous le contrôle de nombreux empires et dynasties, jusqu’à la révolution islamique de 1979, qui a mis fin à la monarchie.

Depuis lors, de nombreux militants d’opposition ont choisi l’exil par vagues successives : monarchistes, Moudjahidines du peuple ou républicains laïcs. Certains d’entre eux se sont établis en Belgique.

Actuellement, la jeune génération d’origine iranienne redéfinit les règles de l’engagement politique, exploitant les outils des messageries cryptées et des réseaux sociaux.

Nous avons rencontré ces Iraniens en Belgique engagés politiquement. Voici le portrait de quatre d’entre eux, en plus du point de vue de Firouzeh Nahavandi, professeur émérite à l’ULB et spécialiste de cette diaspora iranienne.

Les monarchistes

Valérie. © RTBF

Le restaurant s’appelle « Chicon farsi« . Ce jeu de mots évoque la cuisine fusion belgo-iranienne proposée ici, tout en symbolisant l’intégration en Belgique d’une famille venue d’Iran il y a plus de 40 ans.

« J’habitais avec ma mère, ma grand-mère et ma sœur à Téhéran, confie Valérie. Ma mère gérait une grande galerie d’art et avait des contacts tant avec des Iraniens qu’avec des étrangers. »

La décoration du restaurant reflète l’Iran, le mouvement Femme-Vie-Liberté et la monarchie iranienne, témoignant de leur attachement au Chah et à la dynastie des Pahlavi. La révolution islamique de 1979 a bouleversé leur existence. « Ma grand-mère m’a expliqué qu’on a dû porter le voile du jour au lendemain, raconte Valérie, alors enfant. C’était un véritable choc culturel. Elle, qui était professeur, n’a plus pu enseigner à l’université. Les femmes en souffraient déjà beaucoup à l’époque. »

Nostalgie

Dans sa famille, le règne de l’ancien Chah est évoqué avec mélancolie. « C’était magnifique : le Chah a réalisé tant de choses pour l’Iran. Il a accordé des droits aux femmes, elles pouvaient voter et jouissaient de nombreuses libertés. Il a construit des autoroutes et était très occidental. Les croyants étaient tranquilles, ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient sans pression. Depuis, c’est la décadence, un retour en arrière de siècles, alors que nous avons une histoire perse de 2500 ans. »

Valérie place aujourd’hui son espoir en Reza Pahlavi, le successeur de la dynastie, qui a été éduqué et vit aux États-Unis, mais se dit prêt à rentrer en Iran pour mener une période de transition. « Il a grandi à l’étranger, il sait ce qu’est la démocratie. Il espère offrir quelque chose de similaire à son peuple, qui n’a pas connu la démocratie depuis 47 ans. Il ne cherche pas à régner comme un dictateur, mais propose une période de transition où les gens devront choisir par eux-mêmes. »

L’avis de l’experte

Firouzeh Nahavandi : « Le prince Reza Pahlavi a toujours soutenu l’idée d’une transition dans laquelle il aimerait jouer un rôle. Il ne se considère pas comme le successeur de son père ni comme souhaitant restaurer la monarchie. C’est ce qui ressort de son discours ; cependant, on peut se demander ce qu’il déciderait s’il y avait une forte demande pour une monarchie. »

« Il a toujours eu des partisans, mais pour qu’il soit visible on devait observer de grands mouvements de contestation. S’il réussit actuellement, c’est aussi grâce aux réseaux sociaux, qu’il maîtrises très bien, avec un bon enracinement en Occident. »

« Au sein de la diaspora aux États-Unis, il semble que les royalistes soient majoritaires. En Belgique, cela semble aussi être le cas, bien que je ne puisse l’affirmer ; mais ce sont eux que l’on entend le plus. »

Les Moudjahidines du peuple

Ali Bagheri. © RTBF

Ali Bagheri a quitté l’Iran en 2015 pour poursuivre un doctorat à l’université de Mons. Il indique qu’avant d’arriver en Belgique, il connaissait seulement de manière vague les Moudjahidines du peuple : « En Iran, je savais qu’ils existaient, mais il était très dangereux d’être en contact avec eux. J’avais vu des émissions de leur chaîne satellitaire Simaye Azadi, ce qui m’avait donné envie d’en savoir plus. Après avoir quitté l’Iran, j’ai pu les contacter. »

Actuellement, Ali Bagheri se dit sympathisant, sans être membre des Moudjahidines du peuple, dont l’idéologie allie islam chiite et marxisme. Environ 3000 membres de cette organisation très centralisée et disciplinée vivent actuellement dans un camp en Albanie.

« Le mouvement des Moudjahidines du peuple a commencé avant la révolution en Iran pour lutter contre le régime du chah. C’était également une dictature avec une police secrète, la Savak, qui a torturé et tué des milliers de prisonniers politiques », précise Ali.

Alliés de l’ayatollah Khomeini avant la révolution, les Moudjahidines sont ensuite sévèrement réprimés après la mise en place de la République islamique. L’organisation s’installe alors en Irak et participe aux côtés des troupes de Saddam Hussein à la guerre Iran-Irak.

Encore aujourd’hui, une partie des Iraniens leur reproche cette trahison du pays : « La résistance iranienne avait déclaré la paix avec l’Irak depuis plusieurs années, mais l’ayatollah poursuivait la guerre, justifie Ali. Les Moudjahidines ont ouvert un troisième front pour convaincre l’ayatollah d’accepter la paix. Au final, cela a fonctionné. »

Alignés sur Maryam Radjavi

Ali nous reçoit dans son bureau, où trône le portrait de Maryam Radjavi, qui dirige les Moudjahidines du peuple sans interruption depuis 1993. Tous les sympathisants se réfèrent à sa pensée. « C’est une femme que j’admire beaucoup », avoue Ali Bagheri. « Elle nous inspire pour poursuivre notre combat, elle nous fournit des idées. Elle a toujours insisté sur le fait que nous devons nous battre pour changer ce régime. »

Maryam Radjavi a publié un programme en dix points pour établir un gouvernement provisoire en Iran. Elle est aussi la présidente du CNRI, le parlement en exil créé par les Moudjahidines. Toutefois, il y a des limites : « Nous nous opposons depuis 60 ans à deux dictatures, celle du Chah et celle de l’Ayatollah« , insiste Ali. « Nous ne travaillons pas avec les royalistes, qui sont un mouvement néofasciste, dont toutes les activités nuisent au peuple iranien. Reza Pahlavi est à mes yeux une figure qui a profité des médias, mais je ne crois pas qu’il puisse ni veuille retourner en Iran. »

L’avis de l’experte

Firouzeh Nahavandi : « Au départ, les Moudjahidines du peuple étaient des jeunes partisans d’un islam marxiste, luttant d’abord contre l’ancien régime. Ils sont devenus le bras armé de Khomeini pour prendre le pouvoir, mais présentent aujourd’hui une différence idéologique notable : ils combinent une inclinaison marxisante tout en refusant la domination du clergé. Leur leader, Mme Radjavi, porte le foulard, mais différemment… »

« Ils fonctionnent un peu comme une secte, vivant isolés en Albanie, avec des règles très strictes concernant le mariage et les horaires de vie. Les royalistes et les Moudjahidines savent tous deux lobber efficacement. Cela dit, les Moudjahidines sont mieux implantés dans la politique européenne et occidentale que Reza Pahlavi. »

Les républicains laïcs

Anwar Mir Sattari. © RTBF

« Tout le monde était heureux, on avait un espoir de liberté et de démocratie. On croyait que l’Iran serait mieux que sous le Chah. Mais avec l’arrivée de Khomeini, on a été déçus. Dès le lendemain, il a commencé à imposer la censure dans les journaux, et ne parlait que d’islam. »

Dans sa maison en banlieue bruxelloise, Anwar Mir Sattari se remémore ces moments de début 1979, lorsque le régime du Chah est tombé. Étudiant à l’université de Téhéran, il militait au sein des républicains laïcs. La fin de la monarchie représentait pour lui un rêve ; l’instauration de la République islamique deviendra son cauchemar. Anwar doit alors quitter son pays et trouver refuge en Belgique.

Il continue à s’engager politiquement en tant qu’opposant au régime des mollahs. « Pour moi, l’alternative doit être un système républicain, car je ne crois pas en la monarchie. Je n’apprécie pas qu’une personne soit dirigeante d’un pays à vie par hérédité. Je souhaite une république comme en France, en Allemagne ou aux États-Unis, qui soit démocratique. Il est crucial que l’Iran possède un État laïc, séparant la religion et l’État à tous les niveaux, et qu’il y ait un gouvernement respectant l’égalité et les droits des femmes par rapport aux hommes, ainsi que la Convention des droits de l’homme et l’environnement. »

« Les jeunes ne nous suivent pas »

Ce mouvement laïc et républicain iranien se retrouve au sein de la diaspora de nombreux pays occidentaux. Cependant, Anwar admet que les militants de sa génération restent des exilés. « Malheureusement, les jeunes ne nous suivent pas. Je dis cela avec une certaine tristesse, mais aussi une forme de satisfaction. Mes enfants, par exemple, sont nés ici. Ils n’ont jamais mis les pieds en Iran et ignorent la politique iranienne. Comment pourraient-ils être membres de notre parti ? Quand il y a des manifestations, ils sont à nos côtés dans la rue, mais pas au sein des partis politiques. Je préfère qu’ils s’intègrent bien dans la société où ils vivent. Il est préférable que ma fille se sente Belge plutôt qu’Iranienne. »

Anwar suit les événements dans la région, la télévision allumée en permanence. « Il y a 47 ans que je vis avec l’espoir d’un changement, de liberté et de démocratie en Iran. Mais je ne sais pas quand cela se produira. Cela pourrait arriver demain ou dans un certain temps. Peut-être que je serai trop vieux pour en être témoin, mais je reste optimiste. Je crois à la paix dans la région. »

L’avis de l’experte

« Ces militants républicains ont perdu beaucoup de leurs pairs, non seulement par exécution, mais aussi parce qu’ils étaient âgés. Ils sont ceux qui ont protesté devant les ambassades pour défendre les droits d’individus condamnés à mort et ont fait pression sur les institutions internationales pour provoquer des changements de réglementation. Le fait que le corps des Gardiens de la Révolution soit classé comme terroriste, c’est grâce à la pression de la diaspora. Ils ont éveillé les consciences en Occident. Mais après 47 ans, la diaspora et l’Iran sont devenus deux mondes distants, parfois même la langue n’est plus identique. La République islamique a établi un nouveau lexique avec de nombreux termes religieux. Ces 47 années de République islamique ont engendré des Iraniens qui ne correspondent peut-être plus aux caractères et valeurs des Iraniens d’ici. »

Les jeunes militants non-affiliés

Ava Basiri © RTBF

L’engagement politique peut effectivement dépendre des générations. Au sein de la jeunesse d’ascendance iranienne vivant en Belgique, certains se mobilisent pour leur pays, sans pour autant s’associer à un parti ou un mouvement particulier. Un événement en particulier a suscité leur mobilisation : la mort de Mahsa Amini, le 16 septembre 2022, tuée à 22 ans par la police à cause d’un voile mal ajusté.

« Mon engagement remonte à trois ans et demi, au moment du mouvement Femme, Vie, Liberté. Je me suis demandé comment je pouvais aider », explique Ava Basiri. Cette jeune femme d’origine iranienne a choisi de devenir la porte-parole des jeunes Iraniens. « J’ai commencé à contacter des gens, des inconnus en Iran, pour leur dire que je prendrais la parole pour eux. Expliquez-moi, et je leur expliquerai. Tous ces témoignages m’ont vraiment touchée, et cela s’est progressivement transformé en prises de position émanant du peuple iranien. »

Fédératrice

Ava Basiri a ensuite créé un Centre laïc iranien pour structurer ses activités, sans toutefois rejoindre un parti de la diaspora. « Je n’y trouve pas vraiment ma place. C’est peut-être lié au fait que je suis née ici. J’essaie plutôt d’être fédératrice, de me positionner au centre, d’apporter mon soutien. J’ai des amis parmi les Kurdes et j’essaie de comprendre les monarchistes. Dans la diaspora, je ne m’identifie à aucun camp. »

Elle espère que les forces d’opposition pourront mettre de côté leurs désaccords pour travailler ensemble à la chute du régime. Actuellement, le fils du Chah semble être le seul capable d’opérer ce rassemblement. « Toutefois, beaucoup de gens ne soutiennent pas Pahlavi en tant que personne, mais le voient maintenant comme une voie de sortie. »

Ava reçoit également ce message de ses interlocuteurs en Iran : « Pour mes correspondants en Iran, Pahlavi représente la solution. Ils mesurent le risque de retomber dans la dictature, mais affirment qu’ils n’ont pas d’autre choix. »

L’avis de l’experte

« L’assassinat de Mahsa Jina Amini a été un moment où toutes les femmes se sont mobilisées derrière ce mouvement. C’était la cause des femmes, d’un point de vue féministe. Cela a constitué un moment déclencheur, à la suite de nombreux autres mouvements de contestation précédents. »

« Les messageries et réseaux sociaux ont joué un rôle crucial. Ce sont surtout les jeunes des deux côtés qui les maîtrisent, pas les vieux de l’ancien régime. Cela a permis un lien qui n’avait pas été établi auparavant. Dans tout ce qui se déroule en Iran, les réseaux sociaux sont extrêmement importants. »

« Dans le passé, de puissantes manifestations manquaient de leaders reconnus et d’idéologie. Cela demeure un problème aujourd’hui. Le slogan Femme, Vie, Liberté symbolise la résistance au régime, et tire son origine de la lutte des femmes kurdes. Mais cela ne reste qu’un slogan s’il n’est pas soutenu par un mouvement idéologique bien structuré. Sinon, cela risque de conduire à un vide. »

Le défi d’un rassemblement pour une période de transition

Firouzeh Nahavandi. © Daniel Fontaine / RTBF

À travers ces portraits, la diaspora iranienne apparaît politiquement très divisée, marquée par des rejets mutuels entre différentes tendances. Les Moudjahidines du peuple traitent les royalistes de « néofascistes ». Les Moudjahidines sont perçus comme des traîtres et des sectaires, tandis que les républicains refusent de discuter de tout rétablissement de la monarchie.

« Ceux que l’on observe dans les diverses manifestations se détestent », constate Firouzeh Nahavandi. Tous souhaitent l’unité, mais concrètement, ils ne s’apprécient ni ne se côtoient. Il existe une division. »

« Il n’y a pas d’union pour renverser le régime, de toute façon difficile à abattre pour les Iraniens vivant à l’extérieur. », souligne l’experte. Le manque de coordination et de dialogue entre les différentes oppositions soulève des questions sur leur capacité à coopérer au moment où ils retourneront en Iran et de savoir comment ils s’entendront et établiront des compromis.

Reza Pahlavi, le rassembleur ?

Pourtant, tous nos interlocuteurs s’accordent sur la nécessité de demander la chute du régime afin de le remplacer par une démocratie pluraliste, laïque, inspirée des modèles occidentaux. « Ils adopteront un discours qui plaira aux médias occidentaux et aux Iraniens », prévient Firouzeh Nahavandi. Mais une fois au pouvoir, s’ils y parviennent, ils auront libre choix d’appliquer leurs décisions. Les réseaux sociaux révèlent un autre monde, où la haine est manifeste. »

Une figure émerge clairement des mobilisations, tant en Iran qu’au sein de la diaspora : celle de Reza Pahlavi. Son nom est scandé dans les manifestations des villes iraniennes, et plus de 200.000 personnes se sont déplacées pour l’écouter à Munich mi-février.

Firouzeh Nahavandi considère que le fils du Chah pourrait être le rassembleur qui a fait défaut à l’opposition jusqu’à présent : « Il n’y a pas eu de leader dans les mouvements précédents, mais la situation semble différente aujourd’hui. Tous les monarchistes le soulignent : une personnalité se distingue, Reza Pahlavi. Cela représente un changement par rapport aux mouvements passés. »