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L’œil de Moscou : résultats concrets de Vladimir Poutine en guerre au Moyen-Orient

Les recettes pétro-gazières de la Russie ont reculé de 46% en janvier et février en glissement annuel, tandis que le budget russe dépend aujourd’hui d’environ 20% des hydrocarbures contre plus de 50% en 2018. Le ministère des Finances demandait au gouvernement de réaliser 15% d’économies, un chiffre décliné au niveau régional et au sein de grandes entreprises d’Etat comme RZD.


La guerre en Iran a des répercussions qui dépassent les frontières du Moyen-Orient, touchant également la Russie.

Le choc énergétique en cours modifie l’économie russe. En janvier et février, ses recettes pétrolières et gazières avaient chuté de 46 % par rapport à l’année précédente, en raison de la baisse des prix mondiaux (le Brent se vendait environ 60 dollars le baril au début de l’année), des rabais importants offerts aux acheteurs de pétrole Urals suite aux sanctions américaines de novembre contre les sociétés pétrolières russes Rosneft et Lukoil, ainsi que d’une surévaluation du rouble d’environ 30 %. Bien que le budget russe dépende aujourd’hui beaucoup moins des hydrocarbures qu’auparavant (environ 20 % contre plus de 50 % en 2018), cette situation évoquait un préavis de crise.

Le ministère des Finances a demandé au gouvernement de réaliser 15 % d’économies, un objectif décliné au niveau régional (mairie de Moscou) et dans de grandes entreprises d’État comme RZD, la compagnie nationale de chemins de fer.

### La guerre en Iran, une opportunité économique pour la Russie ?

Cependant, cette dynamique semble désormais changer. On ne sait pas combien le conflit autour de l’Iran rapportera à la Russie (le Financial Times évoque 150 millions de dollars par jour, tandis que l’institut allemand KSE propose une fourchette entre 84 et 252 milliards de dollars selon que les hostilités se terminent en avril ou à la fin de l’été), mais l’état d’esprit a clairement évolué dans les cercles du pouvoir à Moscou.

L’effort de guerre pourra être financé, sans nuire aux dépenses sociales, bien que la société russe soit de plus en plus fatiguée, inquiète et irritée à l’approche des élections législatives de septembre prochain.

### Des conséquences négatives sous plusieurs aspects

Souvent ignorées en Occident, les conséquences négatives de la guerre en Iran pour la Russie sont réelles.

Le grand projet de corridor Nord-Sud, censé relier Saint-Pétersbourg aux ports indiens via l’Azerbaïdjan et l’Iran, est en difficulté. Cela est partiellement compensé par les incertitudes croissantes autour du corridor Azerbaïdjan-Turquie, promu depuis l’été dernier par l’administration Trump dans le cadre de la normalisation entre Bakou et Erevan.

Les attaques iraniennes contre les monarchies du Golfe causent également des préjudices au Kremlin :
– D’une part, les Émirats arabes unis jouent un rôle crucial en tant que hub logistique et financier depuis le début de la guerre d’Ukraine, avec une part importante des « importations parallèles » y transitant. De nombreuses entreprises russes réputées à l’international en ont fait leur base avancée, et des centaines de milliers de touristes s’y rendent pour échapper à l’hiver moscovite ou pour d’autres liaisons mondiales. Les intérêts économiques russes se trouvent à Dubaï et à Riyad – avec lequel Moscou co-dirige l’OPEP –, et non à Téhéran.
– D’autre part, la poursuite des hostilités dans le Golfe complique l’équilibre diplomatique entre Israël, les pays arabes et le régime des mollahs.

Un autre impact potentiel réside dans la chute des cours de l’or, qui sont passés de 4 705 euros l’once fin janvier à 3 887 euros au 21 mars. L’or représentait près de 40 % des réserves de la Banque centrale de Russie au 1er octobre dernier.

### Une paix en Ukraine reléguée au second plan

Sur le plan politique, Moscou considère désormais que Trump n’aura plus les moyens d’imposer un accord de paix en Ukraine (si tant est qu’il le souhaite vraiment).

La solution sera militaire et, compte tenu des performances offensives de l’armée russe, la paix n’est pas attendue avant 2027, dans le meilleur des scénarios (ce qui n’empêche cependant pas un éventuel rétablissement des relations économiques entre Moscou et Washington dans l’intervalle).

### Une question de perceptions

Les réels bénéfices pour le Kremlin – à supposer que les armées israélienne et américaine ne parviennent pas à renverser le régime à Téhéran – s’étendent bien au-delà du souffle financier mentionné. Ils touchent également les perceptions.

Les perceptions chinoises, tout d’abord : personne à Moscou ne doute de la réévaluation du risque politique à Pékin et de la montée en puissance inéluctable de la coopération énergétique bilatérale. Le contrat relatif au gazoduc Force de Sibérie-2 (reliant les gisements russes à la Chine via la Mongolie) sera finalisé dans les mois à venir, la Chine continuera d’acheter une quantité substantielle de brut russe et aidera probablement NOVATEK et Gazprom à surmonter le manque de méthaniers.

Ensuite, les perceptions au Moyen-Orient : Moscou pense que l’influence américaine va s’affaiblir et que l’appétit pour des puissances d’équilibre comme la Russie va croître dans la région. Cela pourrait faire oublier le revers syrien, qui a d’ailleurs été mieux géré ces derniers mois. En revanche, la direction russe ne semble pas avoir d’illusions sur le pragmatisme des Européens, malgré les déclarations récentes du Premier ministre belge appelant à une normalisation.

Enfin, la conséquence la plus significative en termes de perceptions pourrait concerner les Russes eux-mêmes. Alors que de plus en plus de citoyens exprimaient, en privé, des doutes sur la direction du pays et les choix de leur leader, l’affaire iranienne arrive à un moment opportun : elle met en lumière que Vladimir Poutine, même s’il peut se tromper lourdement, semble bénéficier d’une sorte de chance ; un facteur crucial en politique.