L’œil de Moscou : le Kremlin ne se prépare-t-il pas à la paix ?
En ce début 2026, l’armée russe devrait tout au plus pouvoir, d’ici l’automne, assiéger la conurbation Slaviansk-Kramatorsk – l’ultime bastion ukrainien dans la région de Donetsk. Le constat d’une dégradation des systèmes d’éducation et de santé – mis en évidence par la tragédie de la maternité de Novokouznetsk, où 9 nouveau-nés ont trouvé la mort pendant les fêtes de fin d’année – est de plus en plus largement partagé.
En apparence, la situation à Moscou demeure inchangée. La rhétorique du pouvoir russe concernant le conflit ukrainien reste constante : les objectifs de la Russie « seront atteints », répète souvent Dmitri Peskov, le porte-parole de Vladimir Poutine. Un scepticisme profond persiste quant aux perspectives d’un règlement politique, malgré les contacts fréquents avec les émissaires de Donald Trump et les récents pourparlers tripartites organisés à Abu Dhabi.
Cependant, un tableau quelque peu différent commence à se dessiner. Cela résulte principalement d’une évolution des perceptions à propos du dossier ukrainien et de la situation en Russie.
Au début de l’année 2026, les scénarios militaires se resserrent. Bien que la campagne de frappes contre le système énergétique ukrainien – plus méthodique que les précédentes – soit devenue un enjeu politique à Kiev, presque personne en Russie ne croit à l’éventualité d’un effondrement de l’Ukraine.
De plus, l’Ukraine devrait bientôt bénéficier d’une nouvelle injection de fonds européens et, sur le front, aucune défaillance n’est à prévoir.
À Moscou, il est largement admis que l’armée russe devrait, au mieux, être en mesure d’assiéger la conurbation Slaviansk-Kramatorsk – le dernier bastion ukrainien dans la région de Donetsk – et d’approcher des faubourgs de la ville de Zaporijjia, créant ainsi les conditions d’un rapport de forces plus favorable aux exigences actuelles du Kremlin.
Cet horizon temporel coïncide également avec le calendrier politique américain : à l’approche des élections de mi-mandat, Donald Trump souhaiterait sincèrement obtenir un accord et pourrait exercer des pressions réelles sur le président Zelensky, selon les souhaits que l’on peut percevoir à Moscou.
D’autres facteurs internes renforcent encore l’idée d’une paix possible en Ukraine d’ici la fin de l’année. Tout d’abord, la situation économique en Russie. La plupart des indicateurs de 2025 se sont dégradés : croissance inférieure à 1 %, déficit budgétaire de 2,6 % (contre 0,5 % prévu initialement), baisse de 24 % des revenus pétro-gaziers, difficultés dans plusieurs secteurs clés tels que la métallurgie, l’automobile et le transport ferroviaire, baisse des investissements et de l’activité en raison de taux d’intérêt élevés, consommation en lentoire suite à l’augmentation de la TVA à 22 %, inflation (6,5 %) restant au-dessus de l’objectif fixé par la Banque centrale, etc.
Contrairement à certaines analyses entendues en Occident, la Russie ne semble pas être au bord d’une catastrophe macroéconomique, et aucun observateur sérieux ne prédit un scénario où Vladimir Poutine se retirerait d’Ukraine pour des raisons financières. Toutefois, au-delà de 2026, la situation budgétaire pourrait devenir plus incertaine. De plus, des sentiments négatifs émergent chez la population, même parmi les « loyalistes ». Les effets des dépenses militaires sur le pouvoir d’achat d’un grand nombre de groupes, en province notamment, semblent s’être largement estompés.
Il est aussi de plus en plus couramment reconnu que les systèmes éducatif et de santé se dégradent, un constat exacerbé par la tragédie survenue à la maternité de Novokouznetsk, où neuf nouveau-nés ont perdu la vie pendant les fêtes de fin d’année. Parallèlement, l’idée d’une « provincialisation » de la Russie sur la scène internationale se renforce, les fondements de la « forteresse assiégée » s’érodant progressivement depuis le 24 février 2022.
La trajectoire de la Russie depuis l’effondrement de l’URSS – tant en matière d’évolutions politiques et sociales que de modèle économique ou d’action diplomatique – met en lumière la puissance de l’inertie dans le destin du pays.
Le conservatisme de Vladimir Poutine et de son entourage, qui s’est accentué au fil des ans, contribue fort à ce phénomène. Pourtant, un nombre croissant de personnes issues de divers milieux ressentent une sensation d’impasse, percevant que le statu quo – qui a longtemps semblé confortable – pourrait leur devenir défavorable à l’avenir. Au fond, la Russie ne peut plus continuer ainsi.
*Arnaud Dubien dirige l’Observatoire franco-russe à Moscou depuis sa création en 2012. Il a précédemment été rédacteur en chef de plusieurs publications spécialisées sur l’espace post-soviétique, notamment Russia & Ukraine Intelligence et l’édition russe de la revue Foreign Policy. Chercheur associé à l’IRIS, Arnaud Dubien est également conseiller du président de l’Institut Choiseul pour la Russie.

