L’œil de Moscou – Jusqu’à quand la Russie financera-t-elle sa guerre ?
La plupart des indicateurs économiques en Russie sont passés à l’orange, y compris par le gouvernement, après une croissance supérieure à 4% en 2023 et 2024. Les recettes pétro-gazières ne représentent plus qu’un quart du budget fédéral russe contre plus de 50% en 2018.
Que la majorité des indicateurs économiques soit désormais à l’orange ne fait guère débat en Russie, y compris au sein du gouvernement. Après trois années étonnantes, marquées par une brève récession limitée à 1,2 % en 2022, suivie d’une croissance de plus de 4 % en 2023 et 2024, la situation macroéconomique semble revenir à des niveaux plus en adéquation avec le potentiel du pays : environ 1 % de croissance est attendu en 2025, probablement un peu moins en 2026 et un peu plus en 2027, selon les prévisions du FMI et de la Banque mondiale.
L’inflation, après avoir chuté à environ 5,6 % fin 2025, a de nouveau grimpé (6,37 % à la mi-février en rythme annuel), en grande partie à cause de l’augmentation de la TVA de 20 % à 22 % depuis le 1er janvier. Cette mesure vise à compenser un déficit budgétaire qui, selon des données préliminaires, pourrait atteindre 2,6 % du PIB en 2025, contre 0,5 % envisagé au départ.
De plus, plusieurs secteurs clés font face à des difficultés, tels que la métallurgie (production d’acier en baisse de 5 %), l’automobile (-12 %) ou encore le transport ferroviaire. La compagnie nationale de chemins de fer, RZD, a vu son trafic de fret se contracter de 5,6 % et traverse une situation financière préoccupante. Par ailleurs, de nombreuses entreprises individuelles sont menacées par une diminution des seuils de chiffre d’affaires et de TVA décidée par le gouvernement l’an dernier.
En résumé, les ressources financières sont devenues plus rares, que ce soit au niveau du gouvernement, des entreprises ou des ménages.
Cependant, la conjoncture économique en Russie ne semble pas critique à court terme. Aucun acteur n’envisage une récession pour 2026 ; bien que le déficit soit certainement supérieur à 1,6 % inscrit dans le budget actuel, il ne devrait pas dépasser 3,5 %. La dette publique, quant à elle, est limitée à 16,5 % du PIB, un chiffre qui pourrait susciter l’envie de plusieurs ministres des Finances du G7.
Contrairement à une idée répandue, la Russie n’a pas réellement commencé à réduire ses dépenses civiles. Elle n’a pas non plus adopté une économie de guerre, malgré des dépenses militaires d’environ 8 % du PIB. En d’autres termes, elle conserve une marge de manœuvre à un moment où l’avenir semble incertain.
La chute des revenus issus des hydrocarbures pourrait-elle avoir un impact significatif ? Les chiffres de janvier montrent 393 milliards de roubles, soit environ 4 milliards d’euros, contre 789 un an auparavant et 447 en décembre. Ces chiffres, bien que frappants, résultent d’une diminution des exportations vers l’Inde suite aux sanctions américaines contre Rosneft et Lukoil, adoptées fin novembre, de cours mondiaux relativement bas au début de 2026 et possiblement d’un rouble surévalué. Il est risqué de tirer des conclusions sur la durabilité de cette tendance. Rien ne garantit que les réductions de prix consenties par les vendeurs russes (environ 28 dollars par baril) ne s’atténueront pas, comme cela a été le cas en 2023 après la fermeture du marché européen. Le prix du Brent est passé de 60 à plus de 70 dollars le baril en quelques semaines en raison des tensions autour de l’Iran.
En outre, les agences Bloomberg et Kpler signalent l’apparition de nouvelles catégories comme « destination inconnue » et « acheteurs inconnus », correspondant à des volumes qui remplacent partiellement les ventes russes officielles en Inde. Dans le même temps, les douanes semblent enregistrer des prix d’achat du brut russe supérieurs à ceux communiqués par Argus, qui servent d référence aux journalistes.
Enfin, les recettes provenant des secteurs pétrolier et gazier ne représentent plus qu’un quart du budget fédéral russe, contre plus de 50 % en 2018. Cela signifie que la vulnérabilité de la Russie face aux chocs extérieurs, même si elle n’a pas disparu, a été considérablement réduite.
Le scénario le plus probable en cas de difficultés persistantes n’est pas une révision des positions du Kremlin sur l’Ukraine, mais plutôt une nouvelle pression fiscale (les oligarques pourraient être personnellement sollicités, une mesure qui pourrait bien être accueillie par la population) et de véritables coupes dans certains secteurs civils. Cette approche à court terme serait néfaste pour l’avenir du pays, mais semble être en phase avec la vision actuelle des priorités du Kremlin.
Pour Vladimir Poutine et son régime, l’essentiel est de remporter la guerre en Ukraine. Le reste pourra attendre.

