Belgique

L’espace public des grandes villes n’inclut pas les femmes.

L’étude menée par l’architecte Léone Drapeaud de ‘Perspective.Brussels’ a révélé que « la ville n’est pas suffisamment adaptée aux femmes » et que 75% des déplacements des femmes se font à pied, à vélo ou en transport public. Selon cette étude, les inégalités dans l’espace public commencent dès l’adolescence, les garçons se tournant vers les espaces sportifs tandis que les filles ne trouvent plus d’aménagements adaptés à leurs besoins.


Les grandes villes prennent-elles suffisamment en compte les besoins des femmes ? « La réponse tout de suite, c’est non« , affirme d’emblée une étude récente menée en Région bruxelloise. Pendant deux ans, l’architecte Léone Drapeaud, de ‘Perspective.Brussels’, a examiné des données statistiques, des cartes et des témoignages d’usagers.

Ses conclusions sont limpides : « La ville n’est pas suffisamment adaptée aux femmes« . Ce constat s’étend bien au-delà des frontières de Bruxelles et concerne, selon elle, l’ensemble des centres urbains européens.

En effet, derrière une apparente neutralité, l’espace public est ressenti différemment en fonction du genre. « La ville, elle est morphologiquement la même pour tout le monde, mais son occupation varie selon qu’on soit homme ou femme« , explique l’architecte.

Des déplacements plus complexes, invisibilisés et différents selon les genres

Un premier élément déterminant est la manière de se déplacer. « Les femmes ont tendance à avoir des modes de déplacement plus longs et plus chaînés« , souligne Léone Drapeaud. Contrairement aux trajets souvent directs des hommes, les déplacements des femmes se composent de plusieurs étapes.

« Une femme aura tendance à partir d’un point A vers un point B, puis C, puis D, en s’arrêtant pour faire des courses, aller chercher les enfants ou passer à la pharmacie« , précise-t-elle. Ces trajets, liés à la gestion du quotidien, restent largement invisibilisés dans la planification urbaine.

Les données parlent d’elles-mêmes : « Pour les femmes, 75 % des déplacements se font à pied, à vélo ou en transport public« , indique l’étude. Elles constituent également « 57 % des usagers des transports en commun« .

À l’opposé, « les hommes utilisent plus souvent des véhicules privés et effectuent des trajets plus directs et plus rapides« .

La “ville de proximité”, un levier d’égalité

Sur la place de la Vaillance à Anderlecht, Léone Drapeaud démontre ce que pourrait être une ville plus inclusive. « Je voulais vous amener ici pour parler de ce qu’est un cœur de quartier vivant, dynamique et inclusif« , explique-t-elle.

Commodités, services médicaux, écoles, transports : tout est accessible à courte distance. Ce modèle répond aux besoins quotidiens. « Lorsque l’on facilite l’exécution des tâches, on facilite cela pour tout le monde, pas seulement pour les femmes« , insiste-t-elle.

Ce concept de « ville de proximité » est fondamental. « Trouver, à proximité de son domicile ou de son trajet, tous les services nécessaires au quotidien, c’est un véritable enjeu« . Cependant, tout n’est pas encore idéal. « Un peu d’ombre, des toilettes ou de l’eau potable pourraient encore améliorer ces lieux« , nuance l’architecte.

L’adolescence, moment clé de l’exclusion féminine

Les inégalités au sein de l’espace public apparaissent très tôt. Dans un parc voisin, le constat est saisissant. « On voit directement qu’un terrain multisports est au centre« , note Léone Drapeaud.

Si les aires de jeux sont mixtes durant l’enfance, la situation change à l’adolescence. « Les garçons se dirigent vers les espaces sportifs, tandis que les filles ne trouvent plus d’aménagements correspondant à leurs besoins« .

Un phénomène préoccupant. « C’est à ce moment-là que les filles commencent à se sentir exclues de l’espace public, à ne plus s’y sentir légitimes« , alerte-t-elle. À cela s’ajoute parfois le harcèlement, renforçant ce sentiment d’exclusion.

Sécurité : au-delà de l’éclairage, la question de la légitimité

Un autre enjeu crucial est le sentiment de sécurité. Ce dernier dépasse largement l’éclairage public. « On discute beaucoup du sentiment d’insécurité, mais pas assez de son corollaire : le sentiment de légitimité« , souligne Léone Drapeaud.

Les femmes se sentent moins à l’aise pour occuper l’espace sans raison précise. « Elles attendent d’avoir un prétexte pour s’arrêter« , explique-t-elle.

Un banc, une aire de jeux ou un espace aménagé peuvent ainsi favoriser cette légitimité. « Quand un usage est suggéré, les femmes peuvent se sentir plus à même de rester dans l’espace public« . À l’inverse, « les hommes s’arrêtent plus facilement, s’approprient les lieux, tandis que les femmes les traversent« .

Des rez-de-chaussée animés, des commerces ouverts et du passage renforcent également ce sentiment de sécurité. « Bien plus qu’un simple éclairage public efficace« , précise l’étude.

Un enjeu politique pour les villes de demain

Si le diagnostic est établi, il reste à passer à l’action. « Le plus important est de constater et d’analyser ces réalités pour les intégrer dans une réflexion à long terme« , souligne Léone Drapeaud.

La planification territoriale est cruciale pour cette transformation : penser la ville en prenant en compte tous ses usagers, afin que chacun et chacune puisse s’y sentir légitime.

« La suite est entre les mains des politiques« , conclut-elle. Un défi majeur pour les villes de demain, que ce soit à Bruxelles ou ailleurs en Belgique et en Europe.

L’étude sera prochainement présentée au gouvernement bruxellois, qui devra déterminer les actions à entreprendre pour créer des espaces urbains plus inclusifs.