Belgique

Les Engagés : fierté d’être libéraux ?

Les Engagés se placent désormais comme parti de centre-droit face à l’élan conservateur du MR, selon Jérémy Dodeigne. Une étude de la KULeuven indique qu’aux dernières élections de 2024, les Engagés ont bénéficié d’environ 66.500 voix d’électeurs qui avaient précédemment voté pour Ecolo.


Analyser la stratégie politique des Engagés nécessite nécessairement un regard sur le MR. Ces deux partis constituent en effet la majorité à divers niveaux de pouvoir, et leurs destins sont intimement liés. Lorsqu’un parti s’oriente vers la droite, l’autre le suit et prend sa place. Face à la tendance conservatrice du MR, les Engagés se positionnent désormais comme un parti de centre-droit. « C’est incontestable au niveau des grandes réformes », souligne Jérémy Dodeigne, professeur en sciences politiques. Il met en avant le discours axé sur la responsabilisation individuelle en matière d’accès à l’emploi et d’allocations de chômage. « On peut parler également de la réduction des droits d’enregistrement de nouveaux biens. Ce sont des formes de redistribution fiscale historique qui permettaient un petit peu de taxer du capital. »

Dodeigne remarque également une différence de forme dans la communication. Il décrit le style des Engagés comme « une incarnation de comment faire vivre la démocratie », contrastant avec le style très belliqueux et axé sur la « guerre culturelle » du MR. « La théorie de la démocratie nous rappelle qu’il y a deux moments importants : l’élection, qui fonde la légitimité pour un gouvernement, et les périodes entre les élections, où la démocratie continue à vivre. On doit respecter la critique, on doit permettre aux syndicats d’organiser des manifestations, on doit permettre aux médias d’organiser le pluralisme dans les prises de position. »

Pour lui, les Engagés représentent pleinement cette logique de respect des corps intermédiaires, tandis que le MR est davantage ancré dans une légitimité issue de l’élection, représentant ainsi une forme de « tyrannie de la majorité ». Ce paradoxe fait des Engagés… des libéraux politiques ! En effet, la défense de la liberté d’opinion, d’expression, et d’émancipation de la société entre les élections sont les bases du libéralisme politique.

Ce changement du parti vers la droite était déjà constaté sous Maxime Prévot et s’est accentué depuis l’entrée en fonction du gouvernement Arizona. Toutefois, cela s’est produit en partie à l’insu des Engagés. En radicalisant son parti pour séduire de nouveaux électeurs conservateurs, voire d’extrême droite, le président du MR a ouvert l’espace aux Engagés. « Et donc les Engagés sont dans une position où ils ne doivent presque rien faire, si ce n’est de laisser et d’occuper cet espace. » À ce titre, l’ex-parti cdH a accueilli en son sein d’anciens libéraux comme Jean-Luc Crucke ou plus récemment Michel De Maegd.

Cette situation assure un certain avenir aux Engagés, selon Dodeigne. « À partir du moment où le MR se radicalise et se repositionne comme beaucoup plus conservateur, notamment sur les questions culturelles, il s’empêche en quelque sorte de gouverner avec des partis comme le Parti socialiste, avec lequel il a gouverné à de nombreuses reprises au sud du pays. Donc il est un peu condamné à gouverner avec les Engagés comme seul acteur, mais cela positionne également les Engagés dans une position confortable de faiseur de roi, puisqu’à tout moment, ils pourraient aussi dire ‘non, nous sommes capables de gouverner également avec des partis de gauche et au centre-gauche’. D’ailleurs, ça s’est vu dans le positionnement à Bruxelles pour les négociations bruxelloises. »

Une étude de la KULeuven révèle qu’aux dernières élections de 2024, les Engagés ont reçu environ 66.500 voix d’électeurs qui avaient voté pour Ecolo, une grande partie étant des enseignants. Le défi des Engagés est ainsi de conserver ces nouveaux électeurs. « Pour autant qu’il y ait un potentiel au centre-droit, il y a un flanc gauche à protéger. Or quand on voit certaines réformes, comme celles de l’enseignement avec la fin des nominations, je ne suis pas certain que l’ensemble de l’électorat gagné à gauche soit en phase avec le discours et les politiques menées par les Engagés, » souligne Baptiste Hupin.

En outre, avec le peu de réformes engagées en matière climatique, les Engagés pourraient, à leur insu, céder leur ancienne place de centre-gauche aux prochaines élections, notamment à Ecolo.