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Le risque nucléaire augmente avec la fin du traité New Start.

La fin du traité New Start le 5 février prochain pourrait entraîner une augmentation du risque d’utilisation de l’arme nucléaire, car l’un des éléments de confiance entre Russes et Américains va disparaître. Selon le Bulletin of the Atomic Scientists, l’horloge de l’Apocalypse a été réglée à 85 secondes avant minuit, soit quatre secondes de moins qu’il y a un an.


Avec l’expiration du traité New Start le 5 février prochain, le risque d’utilisation de l’arme nucléaire est susceptible d’augmenter, car une des dernières bases de confiance entre la Russie et les États-Unis va disparaître. Alain De Neve, chercheur au Centre d’Études sur la Sécurité et la Défense, parle de la perte d’un « garde-fou », tandis que Jean-Marie Collin, directeur d’ICAN France, évoque une « digue » qui s’effondre. Les deux experts s’accordent à dire que le risque nucléaire doit être pris au sérieux.

Ce risque est déjà intégré dans l’horloge de l’Apocalypse. Les deux spécialistes font référence à la dernière mise à jour de cette horloge, symbole de l’imminence d’un désastre mondial. À la fin janvier, le Bulletin of the Atomic Scientists l’a réglée à 85 secondes avant minuit, soit quatre secondes de moins qu’il y a un an. Nous n’avons jamais été aussi près de minuit, excepté après la Seconde Guerre mondiale et durant la crise des missiles de Cuba au début des années 1960.

Alain De Neve souligne qu’il est possible de « se retrouver dans un pur système d’équilibre des forces, dans une course aux armements qui sera alimentée par de nouvelles technologies. » Dans son communiqué annonçant cet avancement de l’horloge, un groupe de scientifiques, comprenant huit lauréats du prix Nobel, affirme que la Russie, la Chine, les États-Unis et d’autres grandes puissances deviennent de plus en plus « agressifs, hostiles et nationalistes ». Ils précisent que « les accords internationaux, obtenus de haute lutte, sont en train de s’effondrer, accélérant une compétition entre grandes puissances où le vainqueur remporte tout ».

Le traité New Start est l’un de ces accords internationaux. Une fois cet accord expiré, le risque est de « se retrouver dans un pur système d’équilibre des forces, dans une course aux armements qui sera elle-même portée par de nouvelles technologies », analyse Alain De Neve. « Pour la première fois depuis le milieu des années 1970, il n’y a plus aucun traité liant de manière bilatérale l’Union soviétique/Russie et les États-Unis concernant la diminution, la réduction ou le contrôle des armements. C’est une première », insiste Jean-Marie Collin.

Le traité New Start n’est pas un traité de désarmement en soi, mais il stipule que les deux puissances possèdent des armes nucléaires tout en limitant leurs arsenaux stratégiques, c’est-à-dire ceux ayant une portée intercontinentale supérieure à 5000 km. Ainsi, New Start limite à 700 le nombre de lanceurs nucléaires stratégiques déployés et à 1550 le nombre d’ogives nucléaires sur les différents types de missiles intercontinentaux.

Signé en avril 2010 par l’ancien président américain Barack Obama et l’ancien président russe Dmitri Medvedev, le traité a remplacé des accords antérieurs similaires. Il a été prolongé de cinq ans en 2021. Un an après le début de l’invasion russe de l’Ukraine, Moscou a suspendu sa participation au traité tout en affirmant que la Russie continuerait à respecter les limites imposées par New Start.

Un autre élément fondamental de New Start est son système d’inspection et de vérification, qui inclut plusieurs vérifications par an. Alain De Neve explique que « le principe des vérifications mutuelles à travers des échanges d’observateurs et de vérificateurs permet d’éviter de devoir se fier uniquement à des systèmes satellitaires pour vérifier les actions de l’autre ». Il ajoute que « l’échange de vérificateurs permet de développer et de maintenir une confiance entre les États-Unis et la Russie ».

Avec la fin du traité New Start, le risque est que, « potentiellement, les deux États » (États-Unis et Russie) « augmentent leurs arsenaux nucléaires », indique Jean-Marie Collin. L' »équation stratégique » sera plus complexe, avec un contexte international tendu entre les États-Unis et la Russie, notamment à cause de la guerre en Ukraine, un rééquilibrage mondial tenant compte de toutes les puissances nucléaires, y compris la Chine, et un développement technologique accru.

Les nouvelles technologies d’armement suscitent des interrogations, notamment l’irruption de l’intelligence artificielle et des algorithmes d’analyse dans la dissuasion nucléaire. Cette évolution pourrait accroître les dangers associés aux arsenaux nucléaires. Alain De Neve note qu’en tenant compte de tous ces éléments, on peut envisager deux scénarios possibles. L’un serait optimiste, avec « chaque acteur nucléaire ayant une prédisposition à être prudent, plutôt que de s’engager dans une sorte d’escalade ». L’autre approche, en revanche, est plus pessimiste : « À partir du moment où cet équilibre stratégique est rompu et qu’une puissance nucléaire choisit d’escalader, comme cela a pu être craint avec la Russie dans la guerre en Ukraine, il peut y avoir un risque d’accélération des événements. »

« L’escalade ne sera plus une escalade ralentie », poursuit-il, car l’intervention d’algorithmes d’aide à la décision et de systèmes d’information accélérés issues des mouvements de l’adversaire pourrait conduire à une montée des tensions rapide, sans possibilité de temporisation.

La fin du traité New Start pourrait aussi avoir pour effet de fragiliser le TNP, le traité de non-prolifération des armes nucléaires, qui engage 191 États. Jean-Marie Collin souligne que cela pourrait rendre le TNP encore plus décrédibilisé, alors qu’il est déjà en difficulté. Les parties au TNP se sont engagées dans un processus de désarmement nucléaire général, mais n’agissent pas dans ce sens. « Ne pas prolonger le traité New Start ou ne pas établir un autre accord fragilisera le TNP, démontrant que les États-Unis et la Russie, qui détiennent le plus d’armes nucléaires, n’ont pas la volonté d’atteindre les objectifs du TNP. Cela pourrait inciter d’autres États au sein du TNP à remettre en question leurs engagements et encourager la prolifération nucléaire. »

Enfin, l’essai réussi du missile de croisière à propulsion nucléaire russe Bourevestnik, ayant une portée de 14 000 km, démontre que l’on ne se trouve plus dans une logique de limitation des armements nucléaires stratégiques.

Jean-Marie Collin analyse que le monde se trouve à un moment de basculement, soulignant que la menace nucléaire est sous-estimée. Ce qui pose problème, c’est que « tout arrive en même temps » : l’expiration du traité New Start, un éventuel second mandat de Donald Trump, la modernisation des programmes nucléaires des États possédant de telles armes, et la crise du droit international. Ce contexte entraîne une banalisation de l’arme nucléaire avec le « risque que le tabou de l’emploi d’armes nucléaires dans le cadre d’une guerre soit franchi ». Alain De Neve concluera que « la non-reconduction de New Start est réellement un grave problème de sécurité internationale auquel nous n’avons pas été confrontés depuis très longtemps ».