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Le Pakistan, médiateur clé du cessez-le-feu entre Téhéran et Washington

Washington a signé avec Téhéran, la nuit dernière, un accord de cessez-le-feu pour deux semaines. Les négociations doivent commencer pendant cette trêve, sous la médiation du Pakistan.


Quelques heures après avoir menacé de détruire l’Iran, Washington a conclu avec Téhéran un accord de cessez-le-feu de deux semaines. Les deux belligérants se sont également entendus pour débuter des négociations durant cette trêve, avec le Pakistan comme médiateur.

Ces dernières semaines, le Pakistan a mené une intense activité diplomatique réussie pour rapprocher les partis et réaliser cette accalmie, qui est saluée mais déjà fragile.

Selon Raoul Delcorde, professeur de diplomatie et ancien ambassadeur au Pakistan, le choix du Pakistan comme médiateur ne surprend pas.

Dans la région, le Pakistan est perçu comme un médiateur acceptable tant pour l’Iran que pour les États-Unis. « Le Pakistan est plutôt bien vu du voisin iranien, car il y a une communauté musulmane chiite au Pakistan, représentant environ 15% de la population, et il n’y a pas de base américaine au Pakistan », note Delcorde.

De plus, les relations entre Washington et Islamabad se sont améliorées récemment grâce à divers événements et rencontres.

« À l’époque du Président Joe Biden, les États-Unis privilégiaient la relation avec l’Inde. Mais ce n’est plus le cas maintenant : les dirigeants pakistanais ont leur entrée à la Maison-Blanche et ont réussi à gagner la confiance de Donald Trump. Sans cela, la médiation n’aurait même pas commencé. Quand Trump appelle le chef d’état-major pakistanais ‘mon maréchal favori’, cela en dit long. Ils se sont rencontrés à deux reprises. Ce lien interpersonnel a également dû jouer un rôle », affirme Delcorde.

Pour Donald Trump, le Pakistan pouvait apparaître comme un acteur influent dans la région, en tant que partenaire de la Chine, un atout pour la médiation. Les États-Unis auraient préféré une médiation pakistanaise plutôt que celle d’une autre puissance, l’Inde, ajoute-t-il.

« Il y a un an, le Pakistan et l’Inde étaient au bord d’un affrontement, avec des échanges violents. Trump a affirmé avoir joué le médiateur qui a rétabli la paix entre l’Inde et le Pakistan. Cependant, l’Inde a déclaré qu’il n’y avait jamais eu de médiation américaine, tandis que le Pakistan a reconnu le rôle de Trump », rappelle Delcorde.

Il se peut également que des intérêts personnels aient influencé la situation aux États-Unis, selon le diplomate.

« Dès qu’on parle de Donald Trump, il y a une odeur d’argent. Dans ce cas précis, le fils de Steve Witkoff, Zach, qui est récemment allé à Islamabad, a signé un accord avec les Pakistanais concernant l’utilisation de la cryptomonnaie digitale. Même ces éléments qui peuvent sembler périphériques ont pu jouer un rôle dans l’établissement d’un lien de confiance entre Washington et Islamabad », explique-t-il.

Raoul Delcorde conclut que cela constitue une « constellation d’éléments qui a permis à Shehbaz Sharif, le Premier ministre pakistanais, de jouer ce rôle diplomatique intéressant ».

Le Pakistan a de nombreux intérêts à mener cette diplomatie de médiation, avec des équipes diplomatiques robustes et multi-langues. Voisin immédiat de l’Iran, le Pakistan partage 909 km de frontière avec celui-ci et a donc intérêt à retrouver le calme dans cette zone.

En outre, le Pakistan dépend grandement du gaz et du pétrole iraniens. Son économie est liée à la circulation des navires dans le détroit d’Ormuz, ce qui en fait un acteur clé dans la recherche de stabilité dans le Golfe.

De plus, les frappes iraniennes mettent le Pakistan dans une situation délicate. Certaines ont visé l’Arabie Saoudite, qui a un accord de défense mutuelle avec le Pakistan depuis septembre 2025, essentielement similaire à l’OTAN. « L’Arabie Saoudite, qui a subi plusieurs attaques iraniennes, se tourne vers le Pakistan. Il est possible que les Saoudiens activent cet accord de défense mutuelle », souligne Delcorde.

Ainsi, il devient ardu pour le Pakistan de rester en retrait. En s’affirmant dans ce jeu diplomatique avec un rôle de médiateur, le Pakistan place finalement son rival, l’Inde, en arrière-plan.

« Les pétromonarchies du Golfe s’étaient rapprochées de l’Inde, ce qui inquiétait le Pakistan, surtout avec la forte communauté pakistanaise dans le Golfe. En revenant au centre du jeu au détriment de l’Inde, cela s’avère être un coup diplomatique habile », analyse l’ancien ambassadeur.

Raoul Delcorde, avec son expérience diplomatique, indique que les équipes pakistanaises n’ont pas seulement relayé des messages, mais ont également été impliquées dans la rédaction de l’accord de cessez-le-feu.

« Les Pakistanais sont très professionnels en tant que diplomates. Étant donné qu’ils maîtrisent l’anglais et avaient, en quelque sorte, le soutien moral des Américains cherchant une issue même temporaire, ils ont probablement élaboré les termes de l’accord de cessez-le-feu. Ils ont dû vérifier avec Washington et peut-être avec les Saoudiens avant de finaliser cet accord, qui vaut ce qu’il vaut. Toutefois, diplomatiquement, cela constitue déjà un mérite pour les Pakistanais ».

La suite promet d’être délicate. Parvenir à une trêve de deux semaines est une chose, mais maintenir cette trêve en est une autre. Arriver à un accord de paix sera encore plus compliqué. Les négociations prévues dès ce vendredi à Islamabad s’annoncent difficiles, face aux enjeux majeurs liés à l’accès au détroit d’Ormuz et aux capacités nucléaires de l’Iran.

Dans la situation actuelle, tout est envisageable, selon ce diplomate expérimenté; un retour en arrière est aussi probable qu’une issue positive.

« Dans deux semaines, on pourrait entendre le Président américain déclarer que finalement, le statu quo lui convient et qu’il va prolonger les négociations de 15 jours. Ou… que sait-on, demain, il pourrait reprendre les hostilités avant même la fin de la trêve? Tout est possible. L’imprévisibilité de ce Président est pour moi tout à fait étonnante! C’est également la crainte des médiateurs dans la région », conclut-il.