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Le Groenland : motivations de Donald Trump pour contrôler l’île et le couloir GIUK.

Les États-Unis estiment que la propriété et le contrôle du Groenland sont une nécessité absolue, selon un message publié par Donald Trump le 22 décembre 2024. Le Groenland, peuplé de plus de 50.000 habitants, s’étend sur près de 2,2 millions de km², soit plus de 70 fois la taille de la Belgique.


« Pour des raisons de sécurité nationale et de liberté dans le monde, les États-Unis d’Amérique estiment que la propriété et le contrôle du Groenland sont une nécessité absolue. » Ce message, publié le 22 décembre 2024 par Donald Trump, témoigne de son intention de prendre le contrôle du Groenland, un territoire danois, par tous les moyens. Au cours de son premier mandat, il avait déjà manifesté son intérêt pour l’acquisition de cette terre, une proposition qui avait été refusée.

Le président américain a réaffirmé son point de vue le 5 janvier 2026, après l’arrestation du président vénézuélien, déclarant : « Nous avons besoin du Groenland du point de vue de la sécurité nationale, et le Danemark ne sera pas en mesure de s’en occuper. » Il a également ajouté : « Nous nous occuperons du Groenland dans environ deux mois… parlons du Groenland dans 20 jours. »

Le Groenland est d’une importance stratégique pour les États-Unis dans trois domaines : la défense, le commerce et les ressources minérales. Les États-Unis maintiennent une présence militaire au Groenland, notamment sur la base de Pituffik, pour surveiller les menaces balistiques. La visite du vice-président JD Vance à cette base en mars 2025 a été perçue par les autorités locales comme une provocation, suite à l’annonce de l’annexion du territoire par Donald Trump.

### Un territoire stratégique mais vulnérable

Cependant, le Groenland fait partie du royaume du Danemark depuis 1814, il est autonome depuis 1979 et a la possibilité de choisir l’indépendance par référendum. Un Groenland indépendant pourrait se retrouver dans une situation vulnérable, étant donné sa taille étendue mais sa faible population, dans une région très convoitée. Il serait probablement intégré dans une structure plus vaste, pouvant inclure l’Union européenne, les États-Unis ou même la Chine.

Le Groenland, qui compte plus de 50 000 habitants, s’étend sur près de 2,2 millions de km², soit plus de 70 fois la taille de la Belgique. Plus de 80 % de son territoire est recouvert de glace, mais il cache des ressources rares et précieuses telles que l’or, le pétrole, le gaz, la cryolite, l’uranium, le molybdène, le graphite, et le lithium. Le potentiel inexploité du Groenland comprend 25 des 34 minéraux listés comme critiques par l’UE. Le réchauffement climatique facilite l’exploitation de ces ressources, y compris le pétrole et le gaz, ce qui attire une attention particulière des acteurs internationaux.

### La nouvelle route commerciale arctique

Géographiquement, le Groenland relie l’Océan Arctique à l’Atlantique. Avec la hausse des températures dans la région du pôle Nord, de nouvelles routes commerciales pourraient réduire de près d’un tiers le temps de trajet entre l’Asie et l’Europe. L’importance géopolitique du Groenland est donc en hausse et il est susceptible de jouer un rôle clé dans le commerce mondial.

La Chine, de son côté, aspire également à s’établir en tant que grande puissance polaire. Cette ambition s’inscrit dans le cadre de son projet de « Route de la Soie polaire », une extension arctique des Nouvelles Routes de la Soie annoncée en 2017. L’acquisition du Groenland par les États-Unis pourrait empêcher Pékin de pénétrer l’Arctique nord-américain. Ainsi, l’administration Trump souhaite veiller à ce que le Groenland ne soit pas sous l’influence économique et sécuritaire de la Chine, et pourrait même s’opposer à une éventuelle adhésion du Groenland à l’Union européenne en cas d’indépendance.

Néanmoins, l’économie ne suffit pas à justifier les ambitions américaines sur le Groenland. Avec Nuuk, sa capitale, plus proche de New York que de Copenhague, la plus grande île du monde représente une zone d’intérêt pour les États-Unis, selon l’historienne Astrid Andersen de l’Institut danois des études internationales. « Pendant la guerre, quand le Danemark était occupé par l’Allemagne, les États-Unis se sont saisis du Groenland. D’une certaine manière, ils ne l’ont jamais quitté. » En effet, les États-Unis conservent une base active à Pituffik, qui fait aujourd’hui l’objet de reportages médiatiques.

### GIUK : un couloir stratégique

Le Groenland est également adjacent à un point d’étranglement maritime appelé « GIUK » (acronyme anglais pour Greenland-Iceland-United Kingdom). Ce couloir est un passage essentiel pour les navires entre l’Arctique et l’océan Atlantique, représentant une zone de transit stratégique tant sur le plan économique que militaire. La flotte russe du Nord peut naviguer de Mourmansk vers l’Atlantique via le GIUK.

Durant la Seconde Guerre mondiale, le couloir GIUK était vital pour les sous-marins allemands (U-boats) cherchant à atteindre l’Atlantique. Pendant la guerre froide, les États-Unis y ont installé un système d’écoute sous-marine pour suivre les mouvements de navires et détecter les sous-marins soviétiques. Ce système enregistrait les sons des navires et sous-marins, des bruits qui se propagent sur de grandes distances sous l’eau.

Avec la fin de la guerre froide, l’OTAN a réduit sa surveillance du GIUK. Les États-Unis et la Grande-Bretagne, principaux contributeurs à l’infrastructure, ont diminué leurs capacités anti-sous-marines.

Cependant, depuis les années 2000, une nouvelle « guerre froide » se profile. La marine russe investit dans sa flotte sous-marine et l’activité des sous-marins russes dans le couloir GIUK augmente, poussant l’OTAN à intensifier sa réponse.

### Pituffik, l’œil le plus avancé de la Défense US

Cette dynamique accrue a renforcé l’intérêt des États-Unis pour le Groenland et pour la base spatiale de Pituffik. Située sur la côte nord-ouest du Groenland, à plus de 1500 kilomètres du pôle Nord, cette infrastructure, en service depuis plus de 80 ans, est considérée comme un site militaire crucial pour Washington. Elle représente l’ »œil » le plus avancé de la défense américaine, étant la base la plus au nord de la force spatiale.

Pituffik fait partie d’un réseau de radars visant à détecter les tirs de missiles balistiques en provenance d’Eurasie. Elle comprend également une station de surveillance satellite, servant ainsi à la détection de lancement de missiles, à la défense antimissile et à la surveillance spatiale. Avec une piste de 3000 mètres, la base accueille environ sept vols par jour.

### Enclave américaine au Groenland

La création de cette base remonte à la Seconde Guerre mondiale, lorsque le Danemark a été envahi par l’Allemagne. Le Groenland devait alors faire face à lui-même. Le Danemark a permis aux États-Unis d’implanter une base aérienne à Thulé, rebaptisée Pituffik. Pendant la guerre froide, les États-Unis ont déployé des bombardiers à long rayon d’action pouvant atteindre l’URSS, ainsi que des systèmes de détection de missiles surveillant le pôle Nord, considérant ce passage comme crucial entre les deux superpuissances.

La base aérienne de Thulé était intégrée dans un dispositif d’alerte précoce pour repérer les missiles soviétiques se dirigeant vers l’Amérique du Nord. Avec le temps, il y a eu un ralentissement des activités. En avril 2023, la base a été rebaptisée « base spatiale de Pituffik » pour mieux refléter son nom groenlandais et sa nouvelle vocation.

### Observatoire du nord de la Russie

Aujourd’hui, Pituffik est redevenue un observatoire clé pour le nord de la Russie. Ses normes de sécurité sont très strictes. Son existence a longtemps été classée top secret. Elle abrite un énorme radar d’alerte avancée, haut de dix étages, dont seulement cinq exemplaires existent dans le monde. Ce radar est conçu pour détecter et suivre les tirs de missiles balistiques intercontinentaux et hypersoniques.

« À l’heure actuelle, cette base est l’emplacement géographique le plus important dont disposent les États-Unis » en cas d’attaque venant de l’Arctique, notamment de la Russie ou de la Chine, selon Troy Bouffard, professeur à l’université de l’Alaska à Fairbanks, dans un article de la radio publique américaine NPR. Les systèmes d’alerte rapide de Pituffik sont cruciaux face à l’émergence de nouvelles menaces, telles que les missiles hypersoniques.

De plus, plusieurs antennes paraboliques établissent contact avec des satellites en orbite polaire 10 à 12 fois par jour. Le personnel de ce radar sophistiqué suit et contrôle plus de 190 satellites d’espionnage, de communication, de navigation et de météorologie gérés par le ministère de la Défense, la NASA et des pays alliés.

### Pas une lubie de Donald Trump

Les revendications américaines sur le Groenland visent à contrer la domination chinoise sur le marché des terres rares et à éviter que l’île ne soit sous contrôle russe ou chinois. Pituffik est redevenue stratégiquement essentielle pour surveiller et défendre l’espace aérien contre d’éventuels missiles balistiques russes, qui pourraient être nucléaires. De plus, comme mentionné plus haut, le passage du GIUK demeure une voie d’importance stratégique pour les sous-marins nucléaires russes.

Pierre Clairé, analyste au sein du Millénaire, un think tank conservateur, a déclaré dans Les couleurs de l’info : « Si les États-Unis venaient à contrôler le Groenland, ils pourraient verrouiller l’accès à l’Atlantique et empêcher le passage de sous-marins ou de navires de guerre russes et chinois. » Le temps presse pour les États-Unis, alors que les Russes « ont militarisé leur partie de l’Arctique et les missiles postés en Sibérie peuvent frapper les États-Unis. »

L’intérêt de Donald Trump pour l’Arctique et le Groenland n’est donc pas juste personnel, mais représenterait une priorité pour les autorités politiques et militaires américaines. Jusqu’à présent, les États-Unis ont tiré profit de l’avantage stratégique militaire que représente le Groenland sans avoir besoin de le posséder. L’exploitation des ressources du sous-sol pourrait également se réaliser sans un processus d’annexion. Cependant, la nouvelle administration américaine semble envisager de ne plus se contenter de cette présence sans souveraineté complète sur ce territoire stratégique.