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Le conflit s’aggrave entre l’Afghanistan et le Pakistan : une autre dimension.

Les habitants de Kaboul ont été réveillés ce 27 février au bruit de violentes explosions et d’avions de chasse. Selon le porte-parole de l’émirat islamique, une école y aurait été visée.


Les habitants de Kaboul ont été réveillés le 27 février par des explosions violentes et le survol d’avions de chasse. Ces frappes aériennes, menées par le Pakistan, ont été entendues dans la capitale afghane, ainsi qu’à Kandahar et dans la province de Paktia, au sud-est du pays.

Le Pakistan justifie ces actions par des attaques récentes sur son territoire, principalement attribuées aux « Talibans du Pakistan » (« TTP »), qui seraient soutenus par les autorités talibanes afghanes.

Le nombre de victimes des attaques de la nuit demeure incertain. La suite des événements reste également floue : comment initier une désescalade ? Pour l’instant, les tentatives de négociations n’ont pas permis d’endiguer la violence.

Quelles sont les raisons de cette tension croissante ?

Mélanie Sadozaï, spécialiste de l’Afghanistan et enseignante-chercheuse à l’Université de Regensburg en Allemagne, répond à cinq questions pour aider à comprendre la situation.

Que s’est-il passé ces dernières heures ?

« Il y a eu des attaques aériennes à grande échelle du Pakistan sur le territoire afghan. Et il y a eu aussi, dans l’autre sens, des attaques de l’armée des talibans d’Afghanistan sur des infrastructures militaires au Pakistan. Ce sont donc des attaques dans les deux sens, sur les deux territoires.

En fait, ça fait longtemps qu’il y a des tensions. Il y avait déjà eu des heurts, des hostilités, mais qui avaient jusqu’ici affecté les gardes frontières ou les armées respectives. Et c’était vraiment circonscrit sur la bande frontalière. À présent, il y a eu probablement des frappes sur Kaboul. Une grande différence réside également dans le fait que des civils sont désormais impliqués, avec des pertes humaines dues aux frappes pakistanaises. Pour moi, on passe dans une autre dimension. Ce qui fait la différence, c’est l’échelle, les cibles et l’intensité nouvelles de ces attaques. »

D’où vient cette tension entre les deux pays ?

« Dans les faits, on a peu d’informations : les zones où ces heurts avaient lieu jusqu’ici sont assez difficiles d’accès pour les journalistes locaux et encore plus pour les journalistes internationaux.

Mais il y a deux sources de conflits notoires. La première, c’est un désaccord sur le tracé de la frontière commune. L’Afghanistan n’a jamais reconnu cette ligne, considérée comme une imposition coloniale à l’époque de l’Empire britannique. Le deuxième point est que les deux pays s’accusent mutuellement d’accueillir des groupes terroristes hostiles à l’un ou l’autre.

Pour faire simple, le Pakistan accuse l’Afghanistan d’héberger des terroristes qui en veulent à son gouvernement. En contrepartie, les talibans afghans reprochent au Pakistan sa tolérance envers Daesh, qui pourrait avoir des bases sur son territoire pour attaquer l’Afghanistan. Cela a entraîné des attaques verbales mutuelles qui justifient les actions des deux côtés.

Le groupe terroriste qui constitue un problème pour le Pakistan depuis près d’une décennie est ce que l’on appelle ‘les talibans pakistanais’. Ils cherchent à affaiblir le gouvernement pakistanais. Ce groupe est distinct des talibans afghans et n’est pas impliqué dans la politique intérieure afghane. Cependant, le Pakistan accuse les talibans afghans de soutenir ce groupe et de permettre la préparation d’attaques à leur encontre.

Au-delà de ces accusations réciproques, un enjeu régional plus large se dessine. Un officiel pakistanais a déclaré ce matin que l’Afghanistan était devenu une ‘colonie de l’Inde’. Cela est très significatif, car l’Inde est considérée comme l’ennemi éternel du Pakistan. Ainsi, le Pakistan souhaitera peut-être affaiblir un Afghanistan qui, à long terme, pourrait se rapprocher de l’Inde. »

Qui sont les victimes de ces hostilités ?

« A présent, il y a des civils blessés et tués. Il semble qu’à Kaboul, il n’y ait pas de victimes des frappes, mais ce sont vraiment les zones frontalières du côté afghan qui sont touchées. Les civils vivant là sont les premiers exposés. Selon le porte-parole des talibans, une école aurait été ciblée.

Ces zones frontalières accueillent également des camps de réfugiés afghans récemment expulsés du Pakistan. Parmi les civils de la région se trouvent donc des migrants renvoyés chez eux. On peut s’attendre à des déplacements de population, ce qui pourrait conduire à une situation de crise.

Cependant, nous ne connaissons pas l’ampleur de ce phénomène, car nous dépendons des chiffres fournis par les talibans, et leur fiabilité est douteuse. Toutefois, selon l’ONU, 1,7 million d’Afghans ont été renvoyés du Pakistan vers l’Afghanistan depuis 2023 ! Ces personnes ne sont pas toutes localisées dans les zones frontalières, mais cela donne une idée de la situation actuelle. »

Comment amorcer une solution ou une désescalade ?

« Je crois que même s’il y a une négociation, il n’y aura pas d’arrêt immédiat des attaques ou des violences, car le conflit est ancien. L’Afghanistan n’a jamais reconnu cette frontière.

L’intervention de l’Iran, qui a proposé sa médiation, pourrait peut-être apaiser les tensions et inciter le Pakistan à cesser ses frappes aériennes. Je pense que la tension peut diminuer, mais le conflit va probablement persister.

Il faut également observer la situation à l’échelle internationale pour anticiper une éventuelle désescalade. Il sera intéressant de voir ce que pourrait faire Donald Trump. La stratégie actuelle du président des États-Unis est de tenter de mettre fin à tous les conflits mondiaux. Pourrait-il intervenir ? Nous devrions également porter un regard sur ce développement, à l’échelle internationale, pour savoir si nous allons vers une désescalade. »