Belgique

La Suisse se prononce ce dimanche sur la redevance des médias publics.

Les ménages suisses paient actuellement annuellement 335 francs suisses, soit un peu plus de 370 euros, pour financer les programmes de la SSR. Une initiative visant à réduire cette redevance à 200 francs par an et par ménage a été soumise à votation ce dimanche.


« 200 francs, ça suffit ! » Un slogan clair pour ceux qui souhaitent réduire la redevance de radio-télévision acquittée par chaque ménage suisse. Actuellement, celle-ci s’élève à 335 francs suisses, soit un peu plus de 370 euros. Ce montant est principalement destiné à financer les programmes du service public helvétique, la SSR, dans les quatre langues nationales (la RTS en français, RSI en italien, SRF en allemand et RTR en romanche), englobant 17 stations de radio et 8 chaînes de télévision.

Pour certains, ce montant est excessif. Une initiative a été déposée et sera soumise à votation ce dimanche. Les partisans de cette initiative souhaitent réduire la redevance à 200 francs (environ 220 euros) par an et par ménage. De plus, toutes les entreprises suisses en seraient exemptées. Actuellement, les sociétés avec un chiffre d’affaires de 500.000 francs ou plus sont également tenues de la payer.

Le comité d’initiative, à l’origine de cette proposition, plaide pour que la SSR restreigne son offre et se concentre sur « un service indispensable à la collectivité », impliquant l’arrêt de programmes jugés superflus. Il appelle donc les Suisses à voter « oui » pour la réduction de la redevance.

### Des arguments économiques et idéologiques

Le comité qui a proposé cette loi avance plusieurs raisons pour justifier la diminution de la redevance. Le premier argument est d’ordre économique : une réduction qui permettrait d’alléger les dépenses des ménages suisses de 135 francs, soit une redevance de 200 francs au lieu de 335.

Les opposants à cette redevance soulignent qu’elle est exigée même si les citoyens n’utilisent pas les médias publics. « La jeune génération n’écoute ou ne regarde que très peu les chaînes de la SSR par rapport aux redevances qu’ils doivent payer, voire pas du tout », dénonce le comité d’initiative dans son plaidoyer.

Les mêmes raisons sont évoquées pour les entreprises, qui estiment que la redevance représente un impôt injuste.

Plus largement, les partisans du « oui » critiquent la programmation des médias de la SSR. Ils considèrent que les programmes de divertissement sont « largement au-delà de leur mission de service public » et qu’ils entrent « en concurrence directe avec les offres privées existantes ». Selon eux, le média public suisse devrait se concentrer uniquement sur l’information et abandonner le divertissement ou le sport. « Les autres programmes et thèmes doivent être laissés au libre jeu du marché », précisent-ils, entendons par là le secteur privé.

L’offre d’information de la SSR est également mise en cause. Elle serait « biaisée politiquement » et « partial ». Les détracteurs, issus principalement de la droite et de l’extrême droite, lui reprochent d’avoir un positionnement trop à gauche.

### « C’est une attaque de la droite extrême contre le service public »

En 2018, une première tentative de suppression totale de la redevance avait été rejetée par 71 % des votants. Huit ans plus tard, les porteurs de ce texte se sont réorganisés, mais les mêmes entités restent aux commandes.

Le comité d’initiative regroupe trois entités :
1. Le parti politique de droite Union démocratique du centre (UDC) ;
2. L’Union suisse des arts et métiers (Usam), qui défend les petites et moyennes entreprises ;
3. Les Jeunes libéraux-radicaux suisses.

Pour l’UDC, il s’agit d’un combat politique concernant la place du média de service public en Suisse. Les deux autres groupes évoquent principalement des raisons économiques et critiquent l’imposition des entreprises.

« L’UDC est véritablement la force motrice de cette initiative », analyse Caroline Sägesser, historienne belgo-suisse au Centre de recherche et d’information socio-politiques (CRISP). « C’est un parti qui a une vision de l’État comme devant être extrêmement restreint, pour laisser beaucoup plus de place à l’initiative privée. Donc, c’est présenté comme une proposition permettant surtout de faire des économies. Mais, clairement, l’argumentation qui suit se résume à dire que le média de service public, la SSR, est un repère de ‘gauchistes’, selon leur vocabulaire. Les enquêtes ne montrent pas cela. C’est donc une attaque de la droite extrême contre le service public, comme on peut l’observer dans d’autres pays européens. Ils considèrent que la radio-télévision de service public n’est pas suffisamment favorable aux thèses de l’UDC. »

Pour la chercheuse du CRISP et autrice d’un article récent sur les votations en Suisse, l’UDC instrumentalise depuis plusieurs années le processus de votation, très répandu dans le pays. « C’est un outil de démocratie directe ou participative. Les citoyens peuvent choisir les enjeux qui vont être discutés. Ça donne beaucoup de vie au débat politique et légitime les décisions prises », explique-t-elle. Cependant, elle souligne un aspect négatif : depuis des années, l’UDC détourne le processus pour promouvoir ses thèmes, notamment ceux liés à l’immigration.

« L’UDC est un parti un peu schizophrénique. Quand leurs représentants sont au gouvernement, ils gèrent les affaires comme des conservateurs. Mais il a aussi une autre face. Celle d’un parti de droite qui a dérivé vers l’extrême droite. En 2009, ils étaient à l’origine de l’initiative pour interdire les minarets. Ils ont vraiment un discours poujadiste pour tenter de séduire de nouveaux électeurs et faire évoluer le discours politique vers l’extrême droite. Malheureusement, cela fonctionne. C’est ce dont nous sommes témoins avec cette initiative populaire sur la radio-redevance. »

### De lourdes conséquences et une forte opposition

La réduction de la redevance à 200 francs aurait de graves conséquences sur les chaînes du service public suisse. Actuellement, cette redevance finance 80 % du budget de la SSR, soit 1,3 milliard de francs sur un total de 1,56 milliard. Le reste des revenus provient principalement de la publicité. Si le « oui » l’emporte, la radio-télévision suisse perdrait 630 millions de francs, ce qui représente 40 % de son budget.

« La SSR devrait réduire considérablement ses programmes et supprimer des émissions. Il y aurait notamment moins de couverture médiatique régionale et des sites de production seraient fermés. De plus, la SSR ne pourrait pratiquement plus diffuser d’émissions de divertissement et de sport », précise le Conseil fédéral suisse (le gouvernement) dans son analyse des enjeux liés au vote de dimanche.

Il signale d’autres conséquences : jusqu’à 6000 emplois directs et indirects pourraient être supprimés, ce qui affaiblirait la culture suisse en mettant fin au soutien apporté au cinéma et à la musique, et entraînerait une fuite des recettes publicitaires vers l’étranger. Il souligne également la réduction de l’ancrage régional et l’impact sur la démocratie.

Les partisans du « non » insistent sur l’importance d’une information fiable, sûre et digne de confiance. C’est notamment le cas de la section suisse de Reporters sans frontières : « À l’heure où le Conseil fédéral et de nombreuses voix de la société civile s’inquiètent des dommages que la désinformation peut causer au débat démocratique en Suisse, l’audiovisuel de service public ne doit pas être affaibli encore davantage. »

### La contre-proposition du Conseil fédéral

Pour chaque votation, les citoyens reçoivent un carnet contenant les arguments des initiateurs, ainsi que l’avis des autorités fédérales. Le Conseil fédéral (dont le président est pourtant membre de l’UDR) recommande aux Suisses de voter « non », et ce, pour l’ensemble des raisons qu’il a évoquées.

« Dans la grande majorité des cas, le peuple suisse suit la recommandation des autorités fédérales. Les derniers sondages montrent que c’est probablement ce qui va se passer », ajoute Caroline Sägesser. Les dernières estimations de fin février annoncent 54 % de « non » contre 44 % de « oui », avec 2 % d’indécis.

Parmi ses arguments, le Conseil fédéral rappelle qu’il a déjà prévu une diminution de la redevance. Il envisage de la faire passer progressivement de 335 à 300 francs. Toutes les petites entreprises seraient exemptées. Cela réduira déjà les recettes de la SSR de 270 millions. 900 équivalents temps plein sur environ 6000 seraient supprimés.

### Un contexte européen d’attaque contre les médias de service public

La Suisse n’est pas un cas isolé. Dans plusieurs pays européens, la droite ou l’extrême droite attaquent les médias de service public. En France, par exemple, le Rassemblement national prône depuis plusieurs années la privatisation de l’audiovisuel public.

« En Tchéquie, Lituanie, Pologne, au Royaume-Uni, en France, etc., le financement des médias publics est au cœur des débats », écrit Reporters sans frontières Suisse. « Partout en Europe, les médias publics confrontent des défis multiples, souvent liés à la remise en cause de leurs financements. Les crises économique, technologique, géopolitique et de confiance s’entremêlent, rappelant que ces institutions, parce qu’elles appartiennent aux citoyens, doivent être protégées, renforcées et non affaiblies », développe Anne Bocandé, Directrice éditoriale de RSF.

En Belgique, la redevance TV a été abolie définitivement en 2018 avec sa suppression en Wallonie, plusieurs années après la Flandre et Bruxelles. Ainsi, la RTBF et la VRT reçoivent des budgets de la Fédération Wallonie-Bruxelles et du gouvernement flamand, étant principalement financées par l’impôt. La logique est la même en France, où la redevance n’existe plus depuis 2022.

Les résultats seront connus dimanche en fin de journée.