Belgique

La Suisse ne veut pas perdre ses abris anti-atomiques fonctionnels.

La Suisse comptabilise environ 370.000 abris anti-atomiques sur son territoire, dont environ 5000 publics, pour abriter plus de neuf millions d’habitants. En 2010, la Suisse a envisagé de mettre fin à l’obligation d’inclure un abri dans les nouvelles constructions, mais a finalement modifié cette obligation en 2012.


Une porte blindée massive s’ouvre sur un espace souterrain équipé d’une douche, de toilettes sèches, d’une cuisinière et de lits superposés : voici un abri anti-atomique. La Suisse en possède environ 370 000, dont près de 5 000 sont publics, capables d’accueillir plus de neuf millions d’habitants.

Cependant, face à l’âge de ces infrastructures et aux avancées technologiques en matière d’armement, ces abris deviennent de moins en moins adaptés aux menaces contemporaines. C’est pourquoi, « compte tenu de l’évolution de la situation sécuritaire globale », le Conseil fédéral a décidé en octobre dernier d’engager d’importants investissements dans les abris publics vieux de plus de 40 ans.

**Une obligation datant de la guerre froide**

Pourquoi la Suisse, célèbre pour sa neutralité, possède-t-elle tant d’abris anti-atomiques ? Pour comprendre, il faut revenir à l’époque de la guerre froide, lorsque le bloc Est et le bloc Ouest faisaient face à une menace nucléaire. La Suisse a alors adopté une loi fédérale rendant obligatoire la construction de places protégées pour chaque habitant.

Plus précisément, la loi fédérale du 4 octobre 1963 sur les constructions de protection civile exige l’ajout d’un abri dans chaque nouvelle habitation. En cas de renonciation, une taxe doit être acquittée, allant de 400 à 800 francs suisses (soit de 437 à 874 euros) par personne, pour financer la construction d’une place dans un abri public.

Pour les abris publics, de nombreuses constructions souterraines en Suisse, telles que les parkings et tunnels autoroutiers, seront conçues comme des bunkers qui pourront être fermés par de grandes portes blindées pour garantir leur étanchéité. Ces dispositifs sont capables d’accueillir des milliers de personnes.

Qu’ils soient privés ou publics, la loi exige que ces abris soient accessibles rapidement : en 30 minutes maximum dans les vallées et en 60 minutes dans les régions montagneuses. Les cantons ou communes ont la responsabilité de planifier et d’actualiser la répartition de la population dans les abris. Cette planification est communiquée lorsque la situation en matière de sécurité l’exige.

Une autre composante de la protection civile prévoit l’existence d’hôpitaux sécurisés et de postes sanitaires souterrains intégrés dans des établissements de soins, devant couvrir au moins 0,6 % de la population. Ces installations sont cofinancées par la Confédération et les cantons, mais beaucoup d’entre elles sont aujourd’hui obsolètes ou utilisées pour des formations.

**Un dispositif remis en question**

Depuis la fin de la guerre froide, le concept d’abris a été sujet à une pression croissante de l’opinion publique. En 2010, la Suisse a envisagé d’abolir cette obligation, mais a finalement opté pour une légère modification en 2012. Il n’est plus nécessaire d’ajouter un abri aux nouvelles constructions dans les régions déjà suffisamment couvertes, ce qui crée des disparités, comme entre le canton de Berne (107 %) et celui de Genève (76 %). L’obligation de construction ne s’applique désormais qu’aux « grands immeubles », les cantons gardant une marge pour des réglementations exceptionnelles.

La taxe pour ceux qui ne construisent pas d’abri est souvent critiquée, d’autant plus que le Conseil fédéral a récemment décidé d’augmenter cette taxe à 1 400 francs suisses (1 530 euros) par place non construite dans les zones déficitaires.

« En temps de paix, les dépenses liées aux scénarios de guerre ne sont pas populaires. Néanmoins, il faut toujours partir du principe que la situation en matière de sécurité pourrait un jour se dégrader et qu’un conflit armé en Suisse n’est pas à exclure, » justifie l’Office fédéral de la protection de la population (OFPP) dans sa brochure destinée au public.

D’après les médias suisses, les cantons disposent actuellement d’environ 880 millions de francs suisses (962 millions d’euros) provenant de cette taxe de remplacement. Ces fonds sont précisément ceux que les autorités souhaiteraient utiliser pour restaurer les abris publics de plus de 40 ans.

**Des bunkers transformés en salles de fête**

Pour de nombreux abris, l’opérationnalité immédiate n’est pas une priorité. Bon nombre d’entre eux ont été réaffectés à des usages tels que le stockage ou les parkings, tandis que d’autres servent de caves à vin ou de salles de fête.

« Les gens font un peu tout et n’importe quoi, » constate Christian Sinigaglia, directeur d’une société spécialisée dans la construction et la rénovation d’abris, notant l’exemple récent d’un four à poterie découvert dans un abri.

L’OFPP rappelle que les propriétaires doivent s’assurer de l’équipement et de l’entretien des abris pour garantir leur fonctionnalité en cas de conflit. En temps de paix, leurs locaux peuvent néanmoins être utilisés à d’autres fins « sous réserve de ne pas apporter de modifications à l’enveloppe de l’abri (sol, murs, dalles), aux portes et volets blindés ainsi qu’au système de ventilation. »

Les normes de construction et de rénovation restent strictes et sont généralement contrôlées tous les dix ans pour garantir une utilisation rapide en cas de besoin.

« Ces abris étant destinés à des conflits armés, leur utilisation nécessite une décision du Conseil fédéral, relayée par l’OFPP, pour nous demander de préparer les abris, c’est-à-dire les vider, les préparer, monter les lits, etc. Nous avons cinq jours pour nous préparer une fois l’ordre donné, » explique Louis-Henri Delarageaz, commandant de la protection civile vaudoise, à la Radio Télévision Suisse, qui dispose également d’un studio souterrain accessible depuis son parking pour assurer la continuité de l’information en cas de crise.

Les abris anti-atomiques, en plus de résister aux radiations nucléaires et aux attaques chimiques, doivent supporter l’effondrement des bâtiments situés au-dessus d’eux et les frappes de missiles.

Généralement, leur autonomie maximale en oxygène est de 14 jours, grâce à un système de ventilation et de filtration, ce délais ayant été calculé selon la diminution de la radioactivité dans l’air après une explosion. En cas d’alerte, les conditions de vie y seraient malgré tout difficiles, car la loi impose qu’une personne ne dispose que d’un mètre carré d’espace. Il faudrait aussi penser à fournir suffisamment de nourriture et d’eau.

En résumé, se préparer à toutes les éventualités, malgré des risques perçus comme faibles, constitue une réalité en Suisse.