La guerre au Moyen-Orient ne menace pas l’hégémonie du pétrodollar américain.
Le détroit d’Ormuz est un passage large d’une quarantaine de kilomètres par où transitent, en temps normal, autour de 20 millions de barils de pétrole par jour, soit environ 20% de la consommation mondiale. Selon l’économiste Bruno Colmant, l’histoire du pétrodollar commence en 1971, lorsque Washington met fin aux accords monétaires d’après-guerre qui garantissaient les devises par l’or.
Pour comprendre le sujet de cet article, il est essentiel de souligner l’importance stratégique du détroit d’Ormuz. Situé entre l’Iran et Oman, ce passage de près de 40 kilomètres est une voie maritime par laquelle circulent, en temps normal, environ 20 millions de barils de pétrole par jour, ce qui représente environ 20 % de la consommation mondiale et un quart du pétrole transporté par mer. Ce détroit est également crucial pour les exportations de gaz : près de 20 % des exportations mondiales de gaz naturel liquéifié (GNL), principalement en provenance du Qatar et des Émirats, passent par ce corridor, avec une forte dépendance des marchés asiatiques.
L’instabilité dans cette région, qu’il s’agisse d’un blocus, d’un péage ou d’un filtrage des navires pour des raisons politiques, n’affecte pas seulement la région, mais agit également comme un goulot d’étranglement pour l’économie mondiale, influençant directement les prix de l’énergie, la sécurité d’approvisionnement et les règles du jeu monétaire concernant le pétrole.
Le concept de « pétrodollar » entre alors en scène. Un pétrodollar désigne un dollar obtenu grâce à la vente de pétrole. Plus généralement, l’expression « système des pétrodollars » fait référence à la pratique selon laquelle le pétrole est presque toujours vendu en dollars, ce qui contraint les pays importateurs à détenir cette devise et renforce le rôle central du dollar dans la finance mondiale.
L’économiste Bruno Colmant, ancien président de la Bourse de Bruxelles et ancien dirigeant d’une grande banque d’affaires, évoque l’origine du pétrodollar : celle-ci remonte à 1971, lorsque Washington a mis fin aux accords monétaires d’après-guerre qui assuraient la convertibilité des devises en or. Cela faisait suite au système de Bretton Woods, instauré en 1944 par 44 pays pour créer un système monétaire international centré sur le dollar, qui était lui-même convertible en or à un taux fixe, les autres monnaies étant arrimées au dollar avec des taux de change fixés mais ajustables.
Ce système a été en vigueur jusqu’en 1971, lorsque le président américain de l’époque, Richard Nixon, a mis fin à la convertibilité du dollar en or, inaugurant l’ère des changes flottants. « Les devises ont commencé à fluctuer les unes par rapport aux autres, et pour maintenir la prédominance du dollar dans un système qui n’était plus garanti par l’or, les Américains ont négocié en 1974 un accord avec les pays producteurs de pétrole exigeant que le pétrole soit payé en dollars », précise-t-il.
Shanaka Anslem Perera, analyste indépendant et auteur de « The Ascent Begins: The World Beyond Empire », spécialiste des interactions entre argent, géopolitique, intelligence artificielle, science et souveraineté, a rédigé un tweet détaillé sur la situation présente du détroit d’Ormuz.
Il déclare : « Le détroit d’Ormuz n’est plus fermé. Il n’est plus ouvert non plus. Il est devenu quelque chose de totalement inédit : un corridor sous permission, administré par les Gardiens de la révolution iraniens (IRGC), facturé 2 millions de dollars par navire, payable en yuans. » Il souligne que « la préférence pour le yuan est un changement structurel qui perdurera après la guerre. Chaque pétrolier qui paie en yuans plutôt qu’en dollars crée un précédent. Chaque précédent érode l’architecture du pétrodollar qui régit le commerce énergétique depuis 1974. Les Gardiens de la révolution iraniens ne se contentent pas de verrouiller un détroit. Ils construisent un système de paiement alternatif sous l’impact des conflits. Ces 2 millions de dollars en yuans ne sont pas qu’un péage ; c’est une preuve de concept d’un système énergétique de règlement post-dollar, testé dans des conditions extrêmes : une guerre sur trois fronts contre la première armée du monde. »
Il conclut en affirmant : « Les banques centrales se trouvent piégées par ce même goulet d’étranglement : la Fed ne peut pas abaisser ses taux, la BCE les augmente et la Banque du Japon resserre également sa politique. Six pays rationnent le carburant. Le taux à 10 ans japonais atteint un plus haut de 27 ans. En Slovénie, il faut scanner un QR code pour faire le plein. La Corée du Sud interdit la circulation des véhicules gouvernementaux un jour par semaine. Et derrière tout cela, 400 navires attendent à l’entrée d’un chenal de 5 milles nautiques un code d’autorisation émis par la marine des Gardiens de la révolution, payable dans une monnaie qui n’est plus le dollar. Vingt pour cent de l’offre mondiale de pétrole. Contrôlés par un appel radio haute fréquence et un virement en yuan. Le détroit n’a pas fermé. Il a changé de propriétaire. »
La question qui se pose est : que se passerait-il si le pétrole était payé en yuan ? Si une part importante du commerce pétrolier se déplaçait durablement vers le yuan, l’euro ou d’autres devises, nous entrerions dans ce que Bruno Colmant appelle une dynamique de « dé-dollarisation ».
Concrètement, cela signifierait que le monde entier se détournerait partiellement du dollar, ce qui entraînerait plusieurs effets en chaîne : une hausse des taux d’intérêt en dollars pour compenser un risque perçu plus élevé, une réduction de la capacité des États-Unis à se financer à moindre coût et une fragilisation d’un système financier reposant sur la demande mondiale de dollars. Bruno Colmant anticipe même des réactions de rupture si Washington devait ressentir que le dollar « perd pied ».
Les États-Unis pourraient, selon lui, abaisser brutalement leurs taux pour rendre le dollar plus attractif, menacer de restructurer ou d’arrêter le remboursement d’une partie de leur dette, ou imposer de lourds droits de douane aux pays souhaitant s’affranchir de la monnaie américaine. Ainsi, selon ce scénario, un déclin du dollar ne constituerait pas simplement un ajustement comptable, mais un choc politique et commercial potentiellement violent.
En revanche, Mikael Petitjean semble moins alarmiste sur ce sujet : « La Chine est clairement méfiante vis-à-vis de la domination du dollar et s’efforce d’installer le renminbi sur la scène internationale. Toutefois, aujourd’hui, sa monnaie ne représente que quelques pourcents des échanges internationaux, tandis que le dollar reste largement dominant. En réalité, c’est plutôt l’euro qui émerge comme la deuxième grande monnaie d’échange, devant le yen et la livre sterling. Le yuan, quant à lui, demeure encore loin derrière. »
Il ajoute : « Cela fait cinquante ans que l’on annonce le déclin du dollar comme monnaie dominante, souvent en mettant en avant la taille de la dette américaine. Mais un marché obligataire, c’est un peu comme un concours de beauté : ce qui compte, ce n’est pas la perfection absolue, mais d’être moins laid que les autres. Or, chaque fois qu’une grande crise survient, deux choses se produisent : les taux augmentent généralement plus en Europe qu’aux États-Unis, et le dollar s’apprécie. Autrement dit, dès que le monde ressent de la peur, le dollar redevient une valeur refuge. »
À moyen terme, sur une période de dix ou vingt ans, Bruno Colmant ne prévoit pas une fin brusque du pétrodollar, mais plutôt une « érosion progressive ». La principale raison réside dans la puissance militaire des États-Unis et leur statut de premier producteur mondial de pétrole : dans ces circonstances, il est difficile d’imposer un nouvel écosystème monétaire sans encourir des représailles. Le renminbi pourrait passer de quelques pourcents à 5 ou 10 % des transactions, mais « la majorité des échanges continuera à se faire en dollars », surtout avec les pays de l’OTAN, auxquels Washington peut lier sa protection militaire à leur fidélité envers le dollar.
Pour l’économiste, il n’y aura pas de « signal décisif » annonçant un changement soudain, mais plutôt « l’observation d’un phénomène de lente dérive » : un monde qui était unipolaire, dominé par les États-Unis, voit émerger d’autres systèmes avec la Chine et les BRICS, sans que le dollar ne cesse d’être incontournable. En d’autres termes, la crise actuelle autour de l’Iran et du détroit d’Ormuz ne détruit pas le pétrodollar, mais accélère un mouvement de fragmentation monétaire déjà en cours, tout en soulignant que cette devise reste, pour le moment, au cœur d’un risque « systémique » : il n’est pas possible de la remplacer du jour au lendemain sans bouleverser l’ensemble du système financier mondial.

