Belgique

La flexibilité reste-t-elle d’actualité dans les réformes du marché du travail ?

Depuis la conclusion de l’accord de majorité au début 2025, le gouvernement Arizona a mis en chantier une série de réformes dont l’objectif est, outre l’assainissement des finances publiques, la volonté de dynamiser l’économie belge et le marché du travail. L’OCDE classifie toujours le marché du travail belge comme étant l’un des plus rigides dans les pays développés.


Depuis la conclusion de l’accord de majorité au début 2025, le gouvernement de l’Arizona a lancé plusieurs réformes visant à assainir les finances publiques et à stimuler l’économie belge ainsi que le marché du travail. Ces mesures ont suscité des critiques de la part de l’opposition et des syndicats. La flexibilité est un élément central de plusieurs de ces réformes, notamment la généralisation des flexi-jobs, la légalisation du travail de nuit et l’annualisation du temps de travail.

### Une logique économique

« Il y a un menu de mesures qui veulent favoriser l’emploi en le flexibilisant. C’est ça la logique », analyse Marc De Vos, directeur de l’institut de recherche économique et politique Itinera. L’objectif est de « faciliter l’accès à l’emploi pour certaines personnes, facilitant ainsi la conciliation entre vie professionnelle et vie privée ». Ces arguments sont souvent avancés par les partisans des mesures mises en œuvre par le gouvernement de l’Arizona.

Marc De Vos souligne également une « logique économique », car certaines réformes sont en réponse aux attentes de secteurs spécifiques et des consommateurs. « En termes de temps de travail, d’heures d’ouverture, de travail de nuit, les réalités ont évolué au XXIe siècle », rappelle-t-il. « Il faut s’adapter ou perdre l’opportunité économique », ajoute-t-il.

Ces réformes devraient s’avérer bénéfiques pour divers secteurs d’activité. « Globalement, surtout pour certains secteurs comme la logistique, l’Horeca, la distribution et, plus généralement, les services, ces mesures devraient être favorables et se traduire par une amélioration de leurs marges et de leur compétitivité », estime Vincent Vandenberghe, professeur d’Économie à l’UCLouvain.

De plus, Marc De Vos indique que « l’OCDE classe toujours le marché du travail belge parmi les plus rigides des pays développés ». Selon cet expert, « un marché rigide limite la création d’emplois ». Pour lui, les réformes proposées par l’Arizona ont une logique qui peut favoriser la création d’emplois et l’évolution professionnelle en cours de carrière, ce qui pourrait également inciter à des « carrières plus longues et plus productives ». L’allongement des carrières et un départ à la retraite plus tardif constituent également des défis que le gouvernement souhaite relever.

En général, les réformes du marché du travail devraient avoir un impact positif sur l’emploi. « On peut supposer que ces mesures seront favorables au taux d’emploi global, qu’elles permettront d’augmenter le taux d’emploi des jeunes et celui des personnes de plus de 50 ans, qui sont les deux groupes d’âge où les taux d’emploi sont relativement faibles », ajoute Vincent Vandenberghe.

### Vérifier les effets des réformes sur le terrain : quels bénéfices ?

Pour Marc De Vos, l’efficacité de ces réformes dépendra de leur mise en œuvre sur le terrain. Par exemple, il reste sceptique quant à la généralisation des flexi-jobs dans tous les secteurs. « L’impact global n’est pas nécessairement positif en termes de création d’emplois nets et en termes de financement de la sécurité sociale via l’emploi », estime-t-il, attendant la concertation sociale sectorielle pour voir comment ces mesures seront appliquées.

Un défi majeur pour le gouvernement est de réintégrer sur le marché du travail ceux qui en sont restés éloignés pendant une longue période, mais il n’est pas garanti que ces personnes bénéficient de l’accroissement de la flexibilité, notamment par le biais des flexi-jobs. « Cela va-t-il réellement profiter à ces publics ? Ou ce sont les personnes déjà en emploi ou ayant un revenu qui en bénéficieront ? », s’interroge Vincent Vandenberghe, établissant un parallèle avec l’expérience allemande des « mini-jobs ». « Au départ, cela a surtout été un complément pour des personnes déjà en emploi », rappelle-t-il.

La question demeure de savoir si de telles mesures auront un effet positif à long terme sur l’emploi. « La littérature montre que ce n’est pas évident. Des dispositifs similaires en Angleterre ou en Allemagne montrent qu’il y a une création d’opportunités d’emploi pour des publics en marge du marché du travail, mais on ne constate pas forcément qu’ils débouchent sur des emplois plus stables ou mieux rémunérés », nuance-t-il.

Il faudra donc attendre de voir les résultats concrets de ces réformes.

### Plus de flexibilité pour plus de compétitivité, mais moins d’investissements ?

Un autre point soulevé par Vincent Vandenberghe est l’effet de la recherche de flexibilité sur la compétitivité des entreprises. Les entreprises belges doivent renforcer leur compétitivité par rapport à la concurrence internationale.

Il existe deux manières d’accroître cette compétitivité, explique le professeur. « Soit vous êtes très flexible avec des coûts très faibles », résume-t-il. « Les mesures proposées visent à flexibiliser tout en réduisant le coût global du travail pour les employeurs. » L’augmentation des heures de travail accessibles aux étudiants et les flexi-jobs en font partie.

L’autre manière de solidifier la compétitivité est d’investir dans la recherche, l’innovation ou l’augmentation de l’utilisation des machines. « Le risque, ici, est que des politiques favorisant la compétitivité par le coût ou la flexibilité du travail découragent les entreprises d’investir dans d’autres domaines, comme l’innovation ou l’augmentation du capital », avertit Vincent Vandenberghe. Cet aspect doit donc être surveillé sur le long terme.

### Flexibilité du travail et études supérieures feront-elles bon ménage ?

Vincent Vandenberghe, en tant que professeur, s’interroge également sur la relation entre le fait que les étudiants puissent travailler jusqu’à 650 heures et leur engagement dans les études. « Le grand vide que je constate, c’est qu’on n’a pas réfléchi aux répercussions sur le fonctionnement du système d’enseignement supérieur », affirme-t-il. Le fonctionnement est principalement fait pour « des étudiants à temps plein ». La conséquence est déjà observable : « On observe une baisse de la présence en cours et une tendance à l’allongement de la durée des études, car les étudiants jugent nécessaire de concilier travail et études », explique-t-il.

Ainsi, même si l’extension du travail étudiant est fondée sur des intérêts tant pour les entreprises que pour les étudiants, les conséquences ne doivent pas être négligées.

Vincent Vandenberghe se demande alors s’il faudrait « adapter le modèle d’enseignement supérieur ». Par exemple, orienter les étudiants qui travaillent vers l’enseignement de promotion sociale, qui est conçu pour combiner travail et études. Ou, s’inspirer de systèmes d’autres pays où les cours se déroulent soit le jour, soit après 18 heures pour ceux qui travaillent, comme en Colombie, précise-t-il.

Il est clair que le développement du travail étudiant dans divers secteurs nécessite des ajustements entre les acteurs de l’enseignement supérieur et ceux de l’économie.

En effet, si les étudiants travaillent, c’est souvent pour des raisons financières, notamment pour financer leurs études, ce qui soulève des questions sur le coût de l’enseignement supérieur et les possibilités de bourses.

### Les dispositions légales en retard sur la réalité du terrain ?

Pour certains observateurs du marché du travail, les réformes visant à accroître la flexibilité répondent à une demande des entreprises et des travailleurs. Ces réformes seraient même en retard par rapport aux évolutions du terrain.

Jean-Paul Erhard, responsable de People Sphere, un média spécialisé, évoque une « quête de flexibilité » tant du côté des entreprises que des travailleurs, nécessitant des points d’équilibre. L’entreprise « souhaiterait avoir des collaborateurs disponibles 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Pour cela, il faut multiplier le nombre d’employés ou élargir les plages horaires de travail », explique-t-il. Du côté des travailleurs, la quête est de « trouver un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle », poursuit-il.

Les réformes actuelles ne seraient qu’une adaptation à ce qui est déjà pratiqué. « La réglementation n’est pas vraiment en phase avec les besoins d’aujourd’hui, mais essayons de récupérer un retard déjà observé », estime Jean-Paul Erhard. Cela impliquerait d’avoir plus de « flexibilité entre les statuts d’indépendant et de salarié, pour pouvoir passer de l’un à l’autre, ou d’accéder davantage aux flexi-jobs ». En somme, cela signifierait consacrer des évolutions vers des « statuts hybrides », alliant travail à temps plein, à temps partiel, et indépendant. L’hybridation dictée par les nouvelles règles pourrait également répondre à des besoins existants sur le terrain.

Les nouvelles règles, telles que proposées par l’Arizona, viendraient donc encadrer des évolutions déjà amorcées sur le terrain. « Avoir un horaire à temps plein sur quatre jours, cela existe depuis longtemps », souligne Jean-Paul Erhard. « Les flexi-jobs en sont un effet de rattrapage face à des besoins qui existent depuis plus de dix ans », conclut notre expert.