La « femme blanche progressiste » attaquée par les soutiens de Trump.
La chroniqueuse Michelle Goldberg écrit dans le New York Times que des médias conservateurs parlent d’une nouvelle menace à l’ordre public qui rôde dans les rues américaines. Pascale Vielle, professeure d’études du genre à l’UCLouvain, explique que ces femmes blanches aisées urbaines de gauche représentent une menace de genre, politique et culturelle, car elles sont surreprésentées dans les mouvements progressistes.
« Si vous lisez les médias conservateurs, vous avez peut-être entendu parler d’un nouveau danger qui se répand dans notre pays assiégé« , ironise la chroniqueuse Michelle Goldberg dans le New York Times. D’après CBC, la télévision canadienne, il s’agit d’une nouvelle menace à l’ordre public qui rôde dans les rues américaines. Elles sont en colère. Elles sont organisées. »
Elles ? Ce sont les femmes blanches de gauche américaines, désignées sous le terme d’Affluent White Female Urban Liberal, ou en français les femmes blanches aisées urbaines de gauche. Ces femmes sont aussi appelées par l’acronyme péjoratif AWFUL, qui signifie « affreux, horrible » en français.
« Elles représentent une menace de genre. Ce sont des femmes qui refusent l’ordre patriarcal traditionnel. Elles sont une menace politique, car elles sont surreprésentées dans les mouvements progressistes, universitaires, associatifs et médiatiques, et une menace culturelle, car elles sont associées à des normes libérales de diversité, d’égalité, de liberté, de droits humains« , explique Pascale Vielle, professeure d’études de genre à l’UCLouvain.
Ce terme, propagé par la droite américaine il y a quelque temps, a pris de l’ampleur suite à la mort de Renee Good, une Américaine de 37 ans tuée par un agent de la police de l’immigration à Minneapolis (ICE).
« Renee Good représente tout ce que le mouvement MAGA déteste. C’est une femme de gauche qui s’est opposée à ICE. L’idée, c’est qu’elle représente une certaine image des femmes blanches progressistes« , ajoute Serge Jaumin, professeur d’histoire contemporaine à l’ULB.
Depuis cette tragédie, des commentaires particulièrement virulents ont été enregistrés de la part de certaines figures de la droite radicale à l’encontre de ces femmes blanches progressistes.
L’animateur de radio conservateur Erick Erickson a inventé l’acronyme « AWFUL ». « Les femmes progressistes blanches sont un cancer pour la nation. Elles n’ont pas de vrais problèmes, alors elles s’ennuient« , a-t-il lancé. Selon l’humoriste pro-MAGA Vincent Oshana, ces femmes se mobilisent pour des causes comme la lutte contre le racisme ou la guerre en Ukraine simplement parce qu’elles s’ennuient, une remarque faite sur X le 10 janvier.
Dans la même veine, un éditorialiste de Fox News a ridiculisé dans un texte publié en ligne les « gangs de mamans qui picolent » harcelant ICE.
« Donald Trump a suscité une série de déclarations et d’attitudes très discriminatoires à l’égard des femmes. Depuis son arrivée au pouvoir, on observe un renforcement du pouvoir masculin, visibles dans les personnes qui l’entourent, tous des hommes. La seule qui se démarque, c’est Susie Wiles. C’est l’une des rares capables de faire pression sur Trump« , souligne Serge Jaumain.
Pourquoi ces femmes sont-elles devenues l’ennemi numéro un du camp MAGA ? Elles représentent un danger pour Donald Trump. Le président considère ces wine moms comme une menace, selon le New York Times, une menace qui plane sur les urnes. « L’année dernière, 17% des électeurs étaient des femmes blanches diplômées de l’université, presque autant que les 18% d’hommes blancs non diplômés« , écrit le quotidien.
Il ajoute : « La description des femmes blanches urbaines comme des radicales violentes reflète des inquiétudes plus profondes liées à la race, au genre et à l’immigration chez les hommes blancs sans diplôme universitaire, qui constituent le noyau dur du mouvement de Donald Trump et se sentent dépossédés de leur place dans la société. »
Cette tactique de Trump vise à blâmer et stigmatiser un groupe pour détourner l’attention. « Le conservatisme ou l’extrême droite se sont toujours attaqués aux droits des femmes. Cela a été évident durant le premier mandat de Trump, particulièrement en ce qui concerne le droit à l’avortement, mis en question« , explique Valérie Piette, professeure d’histoire contemporaine à l’ULB. « Les femmes blanches progressistes sont une cible du mouvement MAGA depuis sa fondation« , ajoute Renaud Maes, sociologue à l’Université de Mons.
Certains vont même plus loin. Des commentateurs du nationalisme chrétien appellent depuis plusieurs années à révoquer le 19e amendement de la Constitution américaine, qui a accordé le droit de vote aux femmes en 1920.
Cet amendement « a été une tragédie morale et politique pour l’Amérique. Pourquoi ? Parce que les femmes ne sont pas faites pour diriger, mais pour suivre et ressentir« , déclare par exemple un pasteur, Dale Partridge, dans une vidéo à la fin décembre.
Pour Juliet Williams, professeure d’études de genre à l’université UCLA en Californie, ces commentaires illustrent une vision du monde qui « requiert que les hommes se sentent intrinsèquement supérieurs. »
Le gouvernement américain exalte régulièrement la virilité, comme l’illustre le chef du Pentagone Pete Hegseth, qui se montre en train de faire des pompes avec des militaires.
Le ministre de la Santé Robert F. Kennedy a récemment vanté le taux de testostérone de Donald Trump, qui serait particulièrement élevé pour son âge.
Dans cette idéologie, précise Juliet Williams, « la détestation des femmes progressistes blanches est nécessaire« , car elles remettent en question l’idéal de la droite chrétienne radicale, c’est-à-dire des familles et des couples où les hommes dominent.
En 2016, 2020 et 2024, les femmes blanches, tous âges et niveaux d’études confondus, ont voté majoritairement pour Donald Trump, selon le décompte du Pew Research Center.
Cependant, plusieurs analyses suggèrent une divergence croissante chez les plus jeunes, les électrices de la « génération Z » tendant à adopter massivement des idées progressistes, contrairement aux jeunes hommes, qui continuent de pencher vers la droite dure.
Les attaques à l’encontre des électrices démocrates visent également, selon Juliet Williams, à influencer des jeunes femmes qui « perçoivent de plus en plus que leur valeur sociale est indexée sur leur apparence. »
« Lorsque l’on examine les statistiques d’âge des électeurs, on observe que les femmes les plus jeunes et progressistes n’ont pas voté pour Trump, tandis que les jeunes hommes ont contribué à la victoire de Trump« , explique Valérie Piette.
Cette spécialiste en histoire du genre ajoute : « Il est normal que Trump s’en prenne à elles, car elles incarnent celles qui devraient soutenir la vision traditionnelle de la femme au foyer et le retour à ces valeurs. Cependant, ça ne résonne pas pour beaucoup de femmes progressistes qui ont été façonnées par les acquis du néoféminisme des années 60-70. »
Pour Renaud Maes, la position de Trump est claire : « Pour lui, les femmes doivent lui être soumises. Et particulièrement les femmes blanches, car il les identifie comme ses potentielles partenaires sexuelles. Les femmes blanches progressistes, elles lui résistent, et cela lui est particulièrement intolérable. »
Les femmes autour de la Maison Blanche et de Donald Trump portent souvent des vêtements sophistiqués, des escarpins, ont de longues chevelures ondulées et affichent des visages très maquillés, parfois retouchés.
Katie Miller, podcasteuse et épouse de Stephen Miller, un des conseillers les plus influents de Trump, se moque ouvertement de l’apparence que jugent négligée des femmes de gauche. Elle a déclaré sur X : « Les femmes conservatrices sont objectivement plus attirantes que les femmes progressistes« , ajoutant que pour cette raison, les familles conservatrices auraient davantage d’enfants – la natalité étant un autre thème cher aux partisans de Trump.
Katie et Stephen Miller ont récemment annoncé qu’ils attendaient leur quatrième enfant, tout comme le vice-président JD Vance et son épouse Usha Vance. La porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, est également enceinte de son deuxième enfant.
Si ce phénomène se renforce aux États-Unis, peut-il dépasser les frontières ? « Le reproche vis-à-vis des femmes blanches est pour l’instant très américain« , note Valérie Piette. « Mais la haine envers les féministes s’étend bien au-delà des États-Unis. Les États-Unis sont scrutés de près par les mouvements masculinistes. D’autres mouvements, y compris en Europe, s’intéressent à ce qui s’y passe. »
Ce phénomène n’est donc pas propre à Donald Trump. « Depuis plus de 20 ans, en Belgique, les femmes subissent des attaques. Les professeurs d’études de genre, les féministes institutionnelles dirigeant des ONG ou des associations pour les droits des femmes sont souvent attaquées par la droite populiste de manière odieuse. C’est un mouvement auquel il faut prêter attention« , ajoute Pascale Vielle.
Pour Serge Jaumain, la société européenne a mis en place divers garde-fous pour éviter ces dérives. Néanmoins, « les États-Unis ont toujours donné le ton. On parle souvent de l’américanisation de la société. Il existe une forte volonté de l’entourage de Donald Trump d’exporter le discours américain, mais cela ne prend pas toujours. En tout cas, dans plusieurs démocraties européennes, cela va à l’encontre de l’évolution de la société. »
Renaud Maes conclut : « Les femmes progressistes et notamment les féministes blanches, sont une cible privilégiée de la droite radicale depuis environ une décennie. Ce n’est pas quelque chose de nouveau. Les féministes blanches sont particulièrement attaquées par les mouvements de droite libérale, un phénomène qu’on observe tant en Europe qu’aux États-Unis. Cette actualité a simplement mis en lumière ce retour en arrière.«

