Invasion israélienne du Liban : Karim Emile Bitar analyse une répétition tragique.
Karim Emile Bitar a déclaré que « l’objectif affiché par Israël est officiellement de ‘finir le boulot' », tandis que des experts militaires israéliens estimaient qu’après novembre 2024, le Hezbollah avait perdu 80% de ses capacités militaires. Il a également souligné qu’il n’y avait « aucune raison d’être optimiste à ce stade », car les politiques israéliennes alimentent une logique de discorde confessionnelle au Liban.
Est-il possible de cerner les intentions d’Israël concernant ses frappes au Liban ? Quel est le plan israélien qui, selon vous, émerge ces dernières semaines à l’égard du Liban ?
Karim Emile Bitar déclare : « Ce qui est déjà clair, c’est qu’on peut parler d’invasion, pas seulement d’avancée ou de percée israélienne. L’agence de presse américaine Associated Press a expliqué clairement pourquoi il fallait parler d’invasion : parce qu’Israël s’était déjà engouffré très largement dans le territoire libanais ; parce qu’il y avait une volonté de rendre inhabitable le Liban sud ; et parce qu’Israël a mobilisé plusieurs centaines de milliers de réservistes.
Ainsi, l’objectif affiché par Israël est officiellement de ‘finir le boulot’, pour reprendre cette expression souvent entendue dans la rhétorique des dirigeants israéliens. Mais cela est beaucoup plus facile à dire qu’à faire, car les expériences précédentes où on nous avait dit qu’on allait éradiquer le Hezbollah se sont terminées par des échecs cuisants.
Cependant, cette nouvelle invasion réveille le souvenir des invasions précédentes, notamment celle de 1982. »
Israël utilise des herbicides, du phosphore blanc, du glyphosate. Il y a clairement un objectif d’expulser la population au-dessus du fleuve Litani (à 30 km de la ligne bleue qui sépare les deux pays, NDLR) et même, selon certains, du fleuve Hawali, qui se situe encore plus au nord que le Litani, pour constituer une vaste zone de sécurité. Certains mouvements extrémistes, bien que minoritaires, souhaitent coloniser le sud Liban et y établir une présence.
Cela ne sera pas simple, car ils vont faire face à une résistance forte, non seulement du Hezbollah, mais de tous les habitants du Liban Sud. Les menaces ne doivent pas être prises à la légère, car on a vu en Cisjordanie, à Gaza, que les tentatives d’implanter des colonies avaient commencé par des groupes extrémistes avant de devenir une politique d’État.
L’armée israélienne, comme vous l’avez souligné, a subi de nombreux échecs face au Hezbollah, en 2000 et en 2006. Le Hezbollah est-il aujourd’hui affaibli ? A-t-il encore la capacité de s’opposer à l’armée israélienne ?
Karim Emile Bitar répond : « Nous pensions, après novembre 2024, que le Hezbollah était considérablement affaibli. Les experts militaires israéliens estimaient qu’il avait perdu 80 % de ses capacités militaires. Sur la scène politique libanaise, il était de plus en plus isolé, ayant perdu la quasi-totalité de ses alliés chrétiens et sunnites. Même une partie de sa propre base dans la communauté chiite lui reprochait son aventurisme.
Cependant, face à l’ampleur de la réaction israélienne et des frappes de plus en plus indiscriminées qui touchent parfois l’ensemble du Liban, il pourrait y avoir un réflexe nationaliste dont le Hezbollah pourrait bénéficier. Paradoxalement, ces politiques israéliennes maximalistes pourraient ainsi renforcer le Hezbollah au moment même où il semblait en perte de vitesse. »
En interne, la scène politique libanaise fait également face à la menace d’une division confessionnelle ravivée, avec la crainte d’une nouvelle guerre civile. Qu’en pensez-vous ?
Karim Emile Bitar estime qu’il existe un véritable risque de chaos et de fragmentation. Le choix du Hezbollah d’envoyer une salve de roquettes (sur Israël, le 2 mars dernier, après l’assassinat de l’Ayatollah Khamenei par une frappe israélienne, NDLR) sans consulter les autorités libanaises a suscité un ressentiment fort chez certaines franges de la population.
Les politiques israéliennes alimentent également cette logique de discorde confessionnelle, pouvant plonger le Liban dans de nouveaux troubles sécuritaires. « Il n’y a donc aucune raison d’être optimiste à ce stade, d’autant plus que les États-Unis semblent avoir donné carte blanche à Israël pour cette nouvelle invasion du Liban. »
Malgré cela, il y a eu peu de réactions concernant cette guerre d’Israël au Liban. Comment expliquer l’absence ou la tiédeur des réactions internationales jusqu’à présent ?
Karim Emile Bitar note : « À l’exception de l’Espagne, du Vatican et d’une timide réaction de la France, peut-être aussi du Brésil de Lula, on n’a pas entendu de critiques sévères. Cela s’explique, à mon avis, par le fait que le Conseil de sécurité de l’ONU est totalement dysfonctionnel, en raison de l’usage du veto, et que toutes les normes s’effritent. Tout le monde est également préoccupé par la guerre dans le Golfe, il n’y a donc plus grand monde pour rappeler l’essentiel : le droit international, la souveraineté, faire respecter l’unité et l’intégrité territoriale du Liban, et refuser l’annexion de territoire par la force.
Nous vivons dans une sorte de loi de la jungle, un nouveau Far West géopolitique, et le Liban pourrait en être la première victime. »

