Injections de botox illégales : « Je ne gagnais pas moins de 6000 euros par jour »
Sandrine a payé 130 euros pour une injection d’acide hyaluronique dans les lèvres qui a entraîné des complications et des hématomes. Le Dr Jean Hebrant, président de la société belge de médecine esthétique, souligne que pour réaliser des injections, il faut impérativement être médecin et avoir suivi une formation en médecine esthétique.
Il y a quelques mois, Sandrine – un nom d’emprunt – décide de se faire injecter de l’acide hyaluronique dans les lèvres pour paraître plus jeune. Elle se rend chez une esthéticienne proposant des prix très bas. « Tout le monde le faisait, vu que j’ai eu 44 ans, je me suis dit : je vais essayer. J’ai trouvé le salon esthétique sur Google, c’était avenue Louise à Bruxelles. C’était propre, mais il n’y avait pas de médecin, c’est l’esthéticienne qui l’a fait. Au début, je pensais qu’elle était médecin. Après, quand elle a eu fini, elle a dit : non, je ne suis pas médecin. »
De retour chez elle, Sandrine se rend compte que quelque chose ne va pas. « Le soir ça a commencé à gonfler. Je me suis dit : peut-être que c’est normal, mais le lendemain, quand je me suis réveillée, j’ai vu que j’avais des bleus partout, j’avais une boule. C’était gonflé, gonflé, gonflé, c’était laid ! J’ai eu très mal, j’ai eu des complications vraiment difficiles à vivre. » Elle consulte son médecin généraliste qui lui prescrit un traitement, et les hématomes mettront plus d’un mois à disparaître. « Le médecin m’a dit que c’était dangereux ce qu’elle faisait, elle a touché un nerf. Heureusement, elle n’est pas vraiment rentrée dedans. Mais le médecin, il m’a sauvé. J’avais peur que ça reste comme ça, que mes lèvres restent de travers. Maintenant, ça va. » Pour cette injection, Sandrine a payé 130 euros, un tarif qui peut sembler élevé mais qui est en réalité deux ou trois fois moins que celui exigé par les médecins. L’esthéticienne qui a pratiqué cette injection illégalement exerce toujours.
Le Dr Jean Hebrant, président de la société belge de Médecine esthétique depuis plus de 30 ans, souligne que réaliser des injections nécessite impérativement d’être médecin et d’avoir suivi une formation en médecine esthétique. Il constate des cas similaires à celui de Sandrine presque quotidiennement. « C’est un problème de santé publique, c’est terrible. Le visage, c’est ce qu’on regarde en premier ! Ils vont injecter et provoquer des dégâts. Ça va de la nécrose jusqu’à la déformation du visage. La nécrose, elle est catastrophique, vous partez avec la moitié de votre nez, vous partez avec une partie de votre joue. Pour un médecin, voir la souffrance causée par un geste esthétique, c’est vraiment terrible. »
Le Dr Hebrant s’inquiète également des injections d’acide hyaluronique pratiquées sur des patients dès l’âge de 15 ans. « Ça me perturbe terriblement cette histoire, » soupire-t-il, « Admettons qu’il soit bien injecté et qu’on double le volume de vos lèvres. Ça n’a jamais été fait en fait. Donc on n’a pas de recul. On ne sait pas comment va se retrouver la bouche plus tard. Une bouche vieillissante a des rides verticales un peu comparables à un code-barres. Et donc, il est fort possible que quand on aura détendu la peau d’une telle manière, les rides en forme de code-barres apparaissent à 40 ans au lieu de 50 ans. »
S’il fustige la fraude, le Dr Hebrant dénonce également la tendance de certains médecins à réaliser des injections « à la chaîne ». « Ça me fait mal, à mon âge, de voir que certains médecins sont plutôt des vendeurs. Un médecin doit rester un médecin, c’est sa vocation première. Je voudrais que la médecine esthétique reste une médecine honnête, qui va vers les gens pour apporter quelque chose d’honnête et pas pour prendre 250 € par patient. L’appel de l’argent, c’est le mal du siècle. »
Sur les réseaux sociaux, on trouve facilement des vidéos d’esthéticiennes réalisant ces injections, certaines affichant même leurs prix sur des sites dédiés. Lorsque des journalistes se présentent comme clients, elles confirment cette pratique d’injection de botox ou d’acide hyaluronique.
A l’intérieur de la fédération nationale de l’esthétique, Laurence Wuylens, présidente, évoque cette réalité. « Quand on voit des esthéticiennes qui réalisent des actes qu’elles ne peuvent pas faire, nous les interpellons. Nous leur disons que c’est interdit, mais elles ne nous écoutent pas souvent. Il faudrait qu’il y ait beaucoup plus de contrôles et on en a déjà demandé. Il faut absolument que le SPF Santé réagisse : à partir du moment où c’est affiché ouvertement et où ça circule sur les réseaux sociaux, il faut pouvoir contrôler et fermer l’institut qui réalise des injections. C’est condamnable quand même. »
Du côté du SPF santé publique, les ressources pour les inspections sont limitées et les équipes n’agissent que sur signalement. « Dès qu’on a quelque chose de consistant, un nom, une adresse, on investigue, » confirme Xavier Van Cauter, coordinateur de la cellule contrôle. Pour la pratique illégale de la médecine, les injecteurs non diplômés risquent jusqu’à six mois de prison et 5000 € d’amende.
Sofia, infirmière, a pratiqué illégalement des injections pendant plusieurs années. Elle raconte : « Quand je suis devenue indépendante, comme beaucoup d’infirmières, j’ai suivi de mauvais conseils et je me suis retrouvée avec des contributions et des lois sociales que je ne savais pas payer. Je me suis un peu renseignée sur ce que je pouvais faire pour gagner un peu d’argent, notamment en noir, pour pouvoir payer mes dettes. On m’a proposé des formations d’injections de botox et d’acide hyaluronique pour vraiment pas cher. »
Son activité s’est développée grâce au bouche-à-oreille. Au départ, elle n’injectait que des membres de sa famille, mais elle a vite attiré une patientèle de 1800 personnes. « D’un coup, j’avais des collègues, j’avais des personnes extérieures qui venaient travailler au centre en plus pour gérer la demande. On pouvait tourner à 5000 ou 6000 euros la journée, facile. »
Sofia admet : « On sait qu’on n’est pas légal. On le fait parce que l’argent rentre et que ça change votre vie. Ça change tout, ça change même vos courses. C’est vraiment de l’argent facile. » Certains médecins profitent également de ce business illégal. Pendant un temps, Sofia a collaboré avec un médecin en guise de couverture, qui prenait 30 % de chaque injection réalisée par elle. « Il avait des journées à 15.000 ou 20.000 euros, en noir. »
Sofia critique l’hypocrisie des médecins face à cette fraude. « Les médecins, à l’heure actuelle, bloquent totalement le marché parce que c’est également une grosse rentrée d’argent. Trouvez-moi un médecin qui fait une prise de sang, ça devient très rare. Donc là, il n’y a pas de souci, l’infirmière, elle est bonne, elle est gentille. Mais pour aller faire une injection de botox où le patient va sortir de l’argent, là c’est plus compliqué. L’infirmière, elle ne peut pas piquer. On est un peu chassé comme des sorcières. »
Le Dr Hebrant rétorque que « les injections, c’est un geste excessivement difficile. Même moi qui suis habitué d’en faire depuis des années, j’ai un stress dans certaines zones. Donc, non, ce n’est pas les médecins qui bloquent, c’est la loi qui bloque. »
Une enquête intitulée « Injections : la beauté à tout prix » sera diffusée sur la Une télé et sur auvio.be.

