Immersion à la prison de Saint-Gilles : ‘C’est Guantanamo ici, c’est les oubliettes’
À 6h30, dans l’aile B de la prison de Saint-Gilles, les gardiens effectuent la vision de vie pour vérifier qu’il n’y a pas eu de décès pendant la nuit, puis distribuent les médicaments et récupèrent le courrier. Le directeur de la prison de Saint-Gilles, Vincent Spronck, a affirmé en mars 2025 que « la population carcérale actuelle ne permet pas de fermer la prison à court terme ».
6h30. Dans l’aile B de la prison de Saint-Gilles, les gardiens effectuent la vision de vie, c’est-à-dire qu’ils vérifient qu’il n’y a pas eu de décès pendant la nuit, distribuent les médicaments et récupèrent le courrier. Ils envoient certains détenus à la douche. Juste derrière, des servants, les détenus qui travaillent dans la prison pour 1€ de l’heure, passent de cellule en cellule pour fournir de l’eau chaude et du café.
Les servants ont un statut spécial dans la prison. Ils peuvent se laver tous les jours, ils gagnent un peu d’argent et ceux qui travaillent en cuisine ont même parfois la chance d’avoir un peu plus de nourriture. Surtout, cela leur permet de sortir de leur cellule. « On se dépense, on peut discuter avec les agents. La journée passe plus vite, » explique un détenu-servant qui fait des allers-retours en prison depuis qu’il a 18 ans.
« Encore hier, on m’a menacé avec un couteau pour que je donne du tabac. »
1€ par heure, dérisoire ? Dans une prison où plus de 60% des détenus sont des sans-papiers, souvent sans moyens, c’est un luxe. Cela permet à ceux dont la famille n’envoie pas d’argent de s’acheter du tabac, du café, un peu de nourriture supplémentaire ou même de louer une télévision. Dans cette « prison de pauvre », selon les mots du directeur Vincent Spronck, les servants sont parfois des cibles. « Quand je passe dans les couloirs, on me demande des cigarettes, de la nourriture. Je ne peux même plus aller au préau. Encore hier, on m’a menacé avec un couteau pour que je donne du tabac, » confirme l’un d’entre eux.
Cette violence, les agents pénitentiaires la voient quotidiennement. « On ne va pas au préau, c’est dangereux. Il y a des clans et des bagarres pour pas grand-chose. Un peu de tabac… » explique Martine, adjuvante et gardienne depuis plus de trente ans. « La population de la prison a changé. Désormais, on reçoit uniquement les peines de moins de trois ans et on concentre les sans-papiers ici. Malheureusement, la plupart n’ont rien, vraiment rien. Donc, ça rackette, » confirme Nicolas, un autre adjuvant de l’établissement.
Selon plusieurs observateurs, la situation des prisons en Belgique est très préoccupante. Le directeur de la prison de Saint-Gilles, Vincent Spronck, tire la sonnette d’alarme depuis plusieurs années. Il y a plus de 600 détenus qui dorment par terre dans le pays, un chiffre record. À Saint-Gilles, pas de matelas au sol mais l’État belge a été condamné par la cour d’appel de Bruxelles pour traitements inhumains et dégradants dans la prison. En cause : des fenêtres cassées, des chauffages qui ne fonctionnent pas. Bref, un état d’insalubrité avancé.
C’est entre autres pour cela qu’on a ouvert une toute nouvelle prison à Haren, en périphérie bruxelloise, en 2022. Elle devait remplacer Saint-Gilles (et la prison de Berkendael, à côté, elle définitivement fermée). Sauf qu’il y a tellement de personnes incarcérées en Belgique, plus de 13.500 pour 11.000 places dans tout le pays, que la prison de Saint-Gilles s’est à nouveau remplie. On ne l’a jamais fermée. « Une chose est sûre : la population carcérale actuelle ne permet pas de fermer la prison à court terme, » a affirmé la ministre de la Justice Annelies Verlinden en mars 2025.
13h. Le repas du midi (seul repas chaud de la journée) a été servi, l’appel a été fait, les détenus sont au préau. La prison est calme.
Au bain entrant, Olivier nous parle de son travail. « C’est moi qui reçois les nouveaux. Ils arrivent toujours un peu énervés, mon rôle est de les calmer. En général, je les laisse fumer une clope à la fenêtre, je les autorise à prendre deux appels au lieu d’un. L’avocat puis la famille, par exemple. Si je ne fais pas ça, ça peut péter en cellule, et ce sont les collègues qui vont en baver. »
« L’important, c’est de gagner le respect du détenu, c’est comme ça qu’on aura de l’autorité. »
Le bain entrant est l’endroit où on prend les affaires personnelles des prisonniers et où on leur donne le nécessaire : de la vaisselle, de quoi se laver et se raser, du tabac et une tenue, s’ils le souhaitent. Ils peuvent aussi garder leurs vêtements. C’est l’entrée officielle en prison. « C’est un moment difficile. Il y en a qui pleurent. Ça ne sert à rien d’être trop dur, » ajoute Olivier.
Un avis partagé par Jean-Luc, en poste depuis 34 ans : « Il y a des règles, mais on peut toujours jouer avec. L’important, c’est de gagner le respect du détenu, c’est comme ça qu’on aura de l’autorité. Et pour ça, il faut le traiter comme n’importe quel humain. »
Il y a un problème de personnel dans les établissements pénitentiaires. À Saint-Gilles, il manque 20% de personnel. Le métier n’attire pas. En conséquence, les gardiens travaillent dans des conditions difficiles. Dans l’établissement saint-gillois, la plupart ne prennent pas de pause à midi, par exemple, parce que c’est la course. Ils ont du mal à placer tous leurs congés, aussi. Moins il y a d’agents pour s’occuper des détenus, moins ceux-ci ont le droit de faire des activités ou simplement de sortir de leur cellule. « Tous les jours, on doit se débrouiller pour assurer les services les plus basiques, » regrette le directeur de la prison.
Certains des détenus que nous avons rencontrés comprennent la situation. « 80% des agents font de leur mieux, ils travaillent dans une prison délabrée. Mais ça nous retombe dessus. Quand il y a des grèves, par exemple, on ne peut plus sortir de la cellule. On ne peut même plus aller au préau ou à la douche, » explique un détenu. « Ici, c’est Guantanamo, c’est connu. C’est les oubliettes, » confirme un autre. « Je vois des détenus qui réfléchissent beaucoup. Je sais que vous faites un reportage, mais ici, à Saint-Gilles, on n’a plus d’espoir. » Le directeur Vincent Spronck nuance : « Les infrastructures de Saint-Gilles sont relativement correctes. C’est propre, il n’y a pas de matelas par terre, ils ont droit à deux douches par semaine. Par contre, la précarité des détenus est totale. »

