ICE List : des activistes identifient plus de 1 500 agents de la police migratoire américaine
À Minneapolis, les morts de Renée Nicole Good le 7 janvier 2026 et d’Alex Pretti le 24 janvier 2026 ont ravivé une colère contre l’Immigration and Customs Enforcement (ICE). Le site ICE List, lancé en juin 2025, recense plus de 2500 agents de la police fédérale migratoire américaine.
À Minneapolis, le décès de Renée Nicole Good, survenu le 7 janvier, suivi de celui d’Alex Pretti, abattu par des agents fédéraux le 24 janvier, a ravivé une colère déjà palpable contre l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), la police de l’immigration américaine. Dans les rues et sur les réseaux sociaux, ces deux incidents sont devenus des symboles d’une contestation acharnée, qui reproche à la police de l’immigration un fonctionnement de plus en plus opaque et une violence disproportionnée.
Dans ce contexte de tension extrême, les réactions citoyennes se sont intensifiées : manifestations et rassemblements dans plusieurs grandes villes, mise en place de réseaux d’observation et d’alerte en temps réel pour prévenir l’arrivée des agents, ainsi que des tactiques de rue, telles que sifflets et klaxons, pour signaler leur présence. Des groupes de surveillance communautaire, inspirés des Black Panthers, font également leur retour.
Sur Internet, la contestation prend de l’ampleur. Alors qu’elle était jusqu’alors limitée à des marges militantes, l’activisme numérique contre l’ICE s’organise désormais à grande échelle. Un site public, hébergé en Europe, répertorie à ce jour l’identité de plus de 1 500 agents fédéraux, plus de 1 000 plaques d’immatriculation de véhicules utilisés par l’ICE et documente plusieurs centaines d’incidents impliquant la police de l’immigration.
Ces données sont centralisées sur une plateforme accessible, ICE List, alimentée par un réseau de citoyens dépassant largement les cercles activistes traditionnels. Depuis son lancement en juin 2025, le site a attiré plusieurs dizaines de millions de visiteurs, a subi de multiples attaques informatiques et a attiré l’attention des autorités américaines.
À l’origine de cette initiative, Dominick Skinner, un activiste irlandais installé à Amsterdam, se positionne comme le relais d’un contre-pouvoir citoyen « face à la montée du fascisme ». « On ne sait jamais réellement comment on va réagir à tout cela avant que cela ne se produise. J’ai trouvé ma manière de réagir », confie-t-il depuis les Pays-Bas. À la tête de ce projet bénévole, il est devenu, presque malgré lui, une figure d’opposition outre-Atlantique concernant les méthodes de la police migratoire américaine.
« Au départ, il n’était pas question de créer une telle base de données. Je suis tombé sur un tweet de Kristi Noem, la secrétaire à la Sécurité intérieure, qui menaçait d’arrêter tout Américain tentant d’identifier un agent de l’ICE en ligne. J’ai relégué ce message tout en précisant que je ne me trouvais pas aux États-Unis et que les personnes disposant d’informations pouvaient me les transmettre afin que je les publie. »
Il devient rapidement un intermédiaire contacté par des enquêteurs privés et des chercheurs souhaitant l’accompagner dans cette initiative. « Une semaine plus tard, nous avions mis en place un cadre complet pour organiser notre travail. »
« Au total, nous avons en notre possession entre 9 000 et 10 000 noms », affirme Dominick Skinner, l’activiste à l’origine de l’ICE List.
Aujourd’hui, ICE List s’appuie sur un réseau de plusieurs centaines de bénévoles disséminés aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni et dans plusieurs pays européens. Cette mobilisation a considérablement augmenté après la mort de Renée Nicole Good, tuée par un agent de l’ICE à Minneapolis le 7 janvier 2026, un événement qui a déclenché des manifestations à travers le pays et a renforcé l’attention sur l’agence fédérale.
« Quand notre nom est apparu dans les médias, beaucoup de citoyens américains se sont dit : ‘Il y a des gens qui se battent, je dois les aider' », explique Skinner. Il reçoit désormais des informations de citoyens ordinaires à travers le pays : employés d’hôtels transmettant anonymement des listes de clients membres de l’ICE, barmen contrôlant des pièces d’identité ou encore des proches, frères, cousins, anciens camarades, signalant des agents reconnus dans des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux. « Vous devriez voir ma boîte mail, elle est remplie de messages de personnes désireuses de contribuer », raconte-t-il.
Peu après les événements de Minneapolis, Skinner évoque avoir également reçu une fuite massive de données sensibles comprenant les identités de 4 500 agents et employés de l’ICE et de la Border Patrol, apparemment transmises par un lanceur d’alerte travaillant au Département de la sécurité intérieure. « Nous avons en notre possession entre 9 000 et 10 000 noms, mais nous devons vérifier chacun d’eux avant qu’ils ne soient rendus publics », souligne-t-il.
La crédibilité de cette plateforme repose avant tout sur une vérification rigoureuse. « Nous avons une équipe OSINT (données accessibles publiquement) qui travaille là-dessus. Si nous pouvons relier un agent à des informations publiques, nous utilisons son nom. Sinon, nous ne publions pas. Même si nous sommes convaincus qu’il travaille pour l’ICE, il faut une preuve vérifiable. »
Les recoupements sont notamment basés sur des systèmes de fiches de paie accessibles dans certains États et des profils LinkedIn, où de nombreux agents affichent leur fonction. Skinner confirme également qu’il utilise l’intelligence artificielle pour identifier des agents masqués lors d’arrestations. En juin 2025, il affirmait avoir déjà démasqué plus de 20 agents : « Mes experts sont capables de révéler un visage à l’aide de l’IA s’ils disposent d’au moins 35 % du visage visible », expliquait-il alors à Politico.
Face aux accusations de doxxing – divulgation de données personnelles dans le but de nuire –, Skinner se défend. « Plus de 90 % des informations que nous utilisons ont été rendues publiques par les agents eux-mêmes. Nous ne publions rien qui ne soit déjà public et nous ne voulons encourager ni attaques ni harcèlement. »
Concernant la polémique des agents masqués lors des arrestations, il réfute toute inversion de causalité : « J’entends régulièrement qu’ils portent des masques parce que nous les traquons. Ils ont commencé à sortir masqués en janvier et nous avons commencé en juin. S’ils ne portaient pas de masques, il n’y aurait pas de combat pour les faire tomber. »
L’activiste reconnaît néanmoins les risques : cyberattaques, pressions politiques, poursuites judiciaires ou détournement de la plateforme. « Bien sûr qu’il y a un risque. Mais si quelqu’un voulait réellement harceler quelqu’un, notre site serait le pire endroit pour trouver les informations nécessaires. Nous ne diffusons ni adresses privées ni numéros de téléphone. Tout ce que nous faisons, c’est de l’archivage et de la documentation. »
Malgré les menaces potentielles, Skinner assume pleinement sa position : « Je suis prêt à prendre le risque. La seule chose qui pourrait me faire arrêter serait le démantèlement complet de l’ICE. »
Que révèle l’essor d’initiatives comme ICE List des transformations de l’engagement citoyen aux États-Unis ? Selon Serge Jaumain, professeur d’histoire contemporaine à l’ULB et directeur du Centre pour l’étude des Amériques (AmericaS), cette mobilisation marque une rupture profonde dans le rapport au pouvoir fédéral et à la police migratoire.
« La mobilisation aujourd’hui aux États-Unis, dans la rue comme en ligne, ne fait que croître, alors que les Américains ne sont pas réputés pour être de grands manifestants. Le numérique est une extension de cette dynamique », analyse-t-il.
Au-delà de la question migratoire, l’ICE représente, selon Serge Jaumain, une défiance politique plus générale. « Derrière l’ICE, il y a une force perçue comme une milice d’une brutalité exceptionnelle, de plus en plus considérée comme aux mains de Donald Trump et appliquant son discours dans la rue. »
La mort de Renée Nicole Good constitue également, selon lui, un tournant symbolique. Le fait que l’affaire ait été immédiatement reprise au niveau fédéral, au détriment de la police locale du Minnesota, a renforcé le sentiment de dépossession démocratique. « Un certain nombre d’Américains se sentent menacés par l’État fédéral et ressentent la nécessité de réagir. »
Dans ce climat de tension extrême, l’ICE List et les pratiques de signalement qu’elle encourage s’inscrivent dans une dynamique délicate. L’historien appelle néanmoins à la prudence : « Il faut être très prudent car ce qui pourrait sembler de la délation pourrait renforcer les oppositions. »
Pour Serge Jaumain, cette radicalisation des formes de contestation ne peut être dissociée de la stratégie politique de Donald Trump et de son entourage. « Ça apparaît très clairement comme une stratégie visant à encourager les tensions. »
Le risque, selon lui, est que ce type d’initiatives alimente le récit recherché par la Maison-Blanche, à savoir celui d’agents fédéraux menacés par des mouvements assimilables à du terrorisme intérieur. « À partir du moment où Donald Trump considérera que les agents de l’ICE sont en danger, il sera tenté d’assimiler ces mobilisations à des mouvements quasi terroristes visant des représentants de l’ordre, ce qui pourrait renforcer la répression. »
Une escalade qui pourrait servir un objectif politique plus large, avec les élections de mi-mandat prévues en novembre 2026 en ligne de mire. « Ces élections ne semblent pas favorables pour les Républicains. Dans un état d’urgence, Donald Trump pourrait essayer de resserrer les boulons et montrer qu’il faut un président fort à la tête des États-Unis », conclut le spécialiste.

