Huit questions pour comprendre la guerre au Yémen et ses enjeux.
Leur objectif est de restaurer un État indépendant dans le sud du pays, sur le territoire de l’ancienne République démocratique et populaire du Yémen, qui a existé entre 1967 et 1990. L’Onu avait déclaré dans les années 2018-20 que le Yémen subissait l’une des pires crises humanitaires au monde.
Leur objectif est de rétablir un État indépendant dans le sud du pays, sur le territoire de l’ancienne République démocratique et populaire du Yémen, qui a été en existence entre 1967 et 1990.
L’Arabie saoudite, qui soutient le gouvernement yéménite, accuse les Émirats arabes unis de mener des actions « extrêmement dangereuses » en apportant leur soutien aux séparatistes, accusation que dément Abou Dhabi. Malgré les demandes répétées de Riyad, le Conseil de transition du Sud (CTS) refuse de se retirer. Initialement, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis avaient uni leurs forces contre les Houthis au sein de la coalition au Yémen.
Comment expliquer ce retournement ? Pourquoi le Yémen est-il devenu un terrain d’affrontement pour des puissances régionales ?
Analyse avec David Rigoulet-Roze, chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique et rédacteur en chef de la revue Orient stratégique chez l’Harmattan.
Pourquoi le Conseil de transition du Sud a-t-il décidé de se retourner contre le gouvernement yéménite après avoir été son allié ?
David Rigoulet-Roze : « Il y a plusieurs agendas qui s’emboîtent et qui se télescopent dans le conflit au Yémen. Le CTS a son propre agenda qui renvoie à une dynamique sécessionniste remettant en cause la réunification entre l’ancienne République démocratique et populaire du Yémen (du Sud) et la République arabe du Yémen (du Nord), laquelle réunification s’était faite largement au profit du Nord. »
Le CTS souhaite visiblement aller au-delà d’une simple autonomie en reconstituant l’ancienne République du Yémen du Sud.
À ce tropisme ancien, à cette opposition Nord-Sud qui perdure, se superposent des agendas géopolitiques plus récents, notamment celui des Émirats arabes unis, qui ont investi une logique thalassocratique dans l’Océan Indien et le Golfe d’Aden, en prenant notamment le contrôle de l’île de Socotra au sud du Yémen.
De manière plus ou moins explicite, les Émirats arabes unis ont apporté un soutien politique et militaire au CTS. L’opération lancée début décembre a été très rapide, permettant aux séparatistes de s’emparer des provinces de l’Hadramout et d’Al Mahrah à la frontière omanaise, prenant ainsi le contrôle de tout le sud du Yémen et reconstituant de facto ce qu’était l’ancienne République du Yémen du Sud.
Cela a entraîné une réponse des Saoudiens avec un bombardement sur le port d’al-Mukalla visant une cargaison d’armes et de véhicules de combat destinés aux séparatistes, qui venaient d’être déchargés de bateaux en provenance du port émirati de Fujairah. Cela montre de manière explicite que les agendas de Riyad et d’Abu Dhabi sont devenus divergents, sinon opposés.
Désormais, deux mouvements rebelles affrontent le gouvernement yéménite, les Houthis et le CTS. Quelles sont leurs différences ?
David Rigoulet-Roze : « En effet, il y a une mosaïque géopolitique au Yémen. Le pays est traversé par des divisions tribales anciennes ainsi que des tensions confessionnelles de plus en plus marquées (chiites-sunnites). Cela n’était pas le cas auparavant et apparaît comme le résultat d’une confessionnalisation régionale induite par la rivalité entre Téhéran et Riyad. »
Au début de la guerre civile, lorsque les Houthis (chiites d’obédience zaydite) ont pris le pouvoir en 2014 à Sanaa (avec le soutien de l’Iran), il y a eu effectivement une confessionnalisation des rivalités intra-yéménites qui n’était pas préexistante mais qui s’est renforcée.
Les Houthis sont apparus comme le principal proxy de Téhéran dans la péninsule arabique, jouant un rôle crucial dans la perturbation des flux maritimes en mer Rouge. Cela a été particulièrement visible ces dernières années, surtout à partir d’octobre 2023, en tant qu’expression de solidarité avec le Hamas à Gaza.
Parallèlement, la réunification des deux Yémens, artifice de 1990, avait été très mal vécue par le Sud-Yémen, car une grande partie des prérogatives de gouvernance avaient été transférées à Sanaa, aux dépens d’Aden.
Cela explique largement l’émergence du CTS, qui, tout en faisant partie initialement de l’alliance contre les Houthis, a manifesté des velléités autonomistes depuis 2018-2019, tendance qui devient de plus en plus indépendantiste.
Les Houthis, eux, poursuivent une logique d’extension vers le sud, même s’ils savent bien qu’ils ne sont pas en mesure de contrôler l’ensemble du Yémen, dont la majorité des habitants sont sunnites. Cela explique d’ailleurs le gel du front ces derniers mois.
Pourquoi les Émirats arabes unis soutiennent-ils les séparatistes du CTS ?
David Rigoulet-Roze : « La reconstitution de la division d’un État du Yémen du Sud pourrait arranger les Émirats, car ils y verraient une opportunité géopolitique pour assurer leurs intérêts sur le littoral sud de la péninsule arabique, s’étendant de la frontière omanaise à Djibouti. »
Il est important de rappeler que les Émiratis sont également présents au nord de la Somalie. L’aéroport de Bosaso dans le Puntland sert de point d’ancrage pour leur projection géopolitique vers le Soudan. On retrouve ici aussi la rivalité entre Riyad et Abu Dhabi, qui ne se limite pas au seul contexte yéménite.
Dans ce contexte de guerre civile, la redoutable milice des Forces de soutien rapide (FSR), soutenue par les Émirats, est en conflit ouvert avec les forces gouvernementales du général al-Burhan, qui, elles, reçoivent le soutien de Riyad. Cela illustre une projection extraterritoriale de cette rivalité en cours.
Pour Riyad, les actions d’Abu Dhabi représentent « une menace pour la sécurité » de l’Arabie saoudite et de la région. Pourquoi ?
David Rigoulet-Roze : « La prise de contrôle par le CTS de l’ancien Yémen du Sud, incluant les provinces de l’Hadramout et d’Al Mahrah, pose de sérieux problèmes pour l’Arabie saoudite, car ces régions sont traditionnellement très liées à Riyad. De nombreux habitants d’Hadramout résident en Arabie saoudite et sont actifs dans le commerce. »
Surtout, cela pourrait couper l’accès saoudien à l’océan Indien, compromettant les intérêts du royaume au sud de la péninsule. Cela explique pourquoi les autorités saoudiennes perçoivent cette offensive du CTS comme un défi aux intérêts nationaux du Royaume.
Israël soutient en sous-main les séparatistes du CTS, de quelle manière et pour quelles raisons ?
David Rigoulet-Roze : « Il faut être très prudent sur le rôle attribué à Israël dans cette configuration. Israël a des liens étroits avec les Émirats. On sait également qu’Israël a reconnu le Somaliland comme État indépendant et que le Somaliland et le Puntland, sécessionnistes, entrent dans les intérêts géopolitiques des Émirats. »
Au niveau régional, il peut y avoir une jonction opportuniste, Israël se projetant pour des raisons de sécurité dans la mer Rouge, afin d’assurer des intérêts qui pourraient converger avec ceux des Émirats.
Ce n’est pas un hasard si le prince saoudien Mohammed bin Salman s’est ouvert de la situation auprès du président Trump, considérant que les circonstances actuelles pourraient nuire aux intérêts de Riyad.
Les Américains ne semblent pas vouloir prendre parti, ni pour l’Arabie saoudite, ni pour les Émirats.
David Rigoulet-Roze : « Ils sont dans une position délicate car les deux pays sont des alliés des États-Unis qui ont leurs propres agendas, en l’occurrence sur ce théâtre yéménite, mais demeurent, au niveau macro-régional, des alliés majeurs des États-Unis, notamment face à l’Iran. »
Le conflit au Yémen ne semble pas trouver d’issue, malgré une trêve conclue en 2022. Quelles pourraient être les pistes de résolution ?
David Rigoulet-Roze : « Le problème du Yémen réside dans des tensions intra-yéménites qui préexistent à l’intervention d’acteurs extérieurs, et ces interventions ont amplifié ces dynamiques spécifiquement intra-yéménites. La dimension confessionnelle, sunnite-chiite, n’était pas aussi marquée, mais elle a été exacerbée par la rivalité régionale entre Riyad et Téhéran. »
Le Yémen est devenu un terrain d’affrontement pour ces agendas externes. Notamment, la question iranienne demeure cruciale au niveau régional. Il ne peut pas y avoir de stabilisation tant qu’il n’y a pas d’amélioration des relations avec l’Iran, ce qui n’est pas à l’ordre du jour.
En fait, le Premier ministre israélien a reçu une autorisation de principe des États-Unis pour mener de potentielles frappes, notamment sur les systèmes balistiques largement développés en Iran. Ainsi, il est clair que la guerre des douze jours n’était pas la conclusion de cette confrontation régionale.
Les civils sont les premières victimes de ce conflit.
David Rigoulet-Roze : « L’ONU avait déclaré dans les années 2018-2020 que le Yémen subissait l’une des pires crises humanitaires au monde. Il n’y a jamais eu un État fort au niveau central, mais avec la fragmentation et la multiplication des conflits, lorsque un front se stabilise alors qu’un autre s’ouvre, l’impact sur les populations civiles est majeur. D’ailleurs, les ONG appellent sans relâche au maintien de l’aide pour éviter un effondrement encore plus grave de la situation humanitaire. »

