Guerre au Moyen-Orient : pays du Golfe et une « quarantaine durable »
Depuis le 28 février, les frappes des États-Unis et d’Israël contre l’Iran ont entraîné une guerre touchant l’ensemble de la région, notamment les pays du Golfe. Selon un rapport du PNUD publié lundi, le PIB des pays du Golfe pourrait reculer de 5 à 8,5 % et les pertes sont estimées à environ 168 milliards de dollars (144,67 milliards d’euros).
Depuis que les États-Unis et Israël ont entamé des frappes contre l’Iran le 28 février, la guerre s’est étendue à toute la région, touchant particulièrement les pays du Golfe. Ces nations portent le fardeau le plus lourd, selon Abdallah Al Dardari, directeur du bureau régional pour les États arabes du programme des Nations unies pour le développement (PNUD).
Un rapport du PNUD publié lundi prévoit une contraction du PIB des pays du Golfe entre 5 et 8,5 %. Abdallah Al Dardari évalue cette perte à environ 168 milliards de dollars (144,67 milliards d’euros). Selon le PNUD, les investissements pourraient enregistrer une chute encore plus sévère allant jusqu’à 17 %.
Pourquoi une telle répercussion sur ces riches États pétroliers ?
### Le secteur énergétique
L’économie des pays du Golfe repose principalement sur trois secteurs, comme l’explique Hala Abi Saleh, doctorante en relations internationales à l’UCLouvain : le pétrole (ou le gaz pour certains), le tourisme et le commerce. Cette spécialiste de la politique étrangère des pays du Golfe note : « Or l’instabilité actuelle – la guerre qui se passe contre l’Iran – touche ces trois secteurs. »
Effectivement, Téhéran a paralysé le détroit d’Ormuz, par lequel transitent un cinquième de la production mondiale de pétrole et de gaz naturel liquéfié (GNL). « Cette fermeture du détroit bloque l’exportation maritime de pétrole pour la plupart des pays du Golfe », indique-t-elle.
L’Arabie saoudite peut exporter son pétrole vers la Mer Rouge grâce à un pipeline terrestre, ce qui la rend moins affectée. Les Émirats arabes unis en bénéficient également grâce à un petit pipeline.
D’une manière générale, les volumes transportés sont inférieurs aux volumes habituels.
Mettant en garde contre la dépendance économique des pays du Golfe au pétrole, Abdallah Al Dardari souligne la nécessité de trouver d’autres routes que le détroit d’Ormuz.
### Commerce et tourisme
Le secteur énergétique n’est pas le seul à pâtir de la fermeture du détroit d’Ormuz. Le commerce est également touché, assure Hala Abi Saleh, car il dépend du transport maritime. Le PNUD prévoit des pertes lourdes : les exportations pourraient diminuer de 4,6 % à 12,5 %, tandis que les importations pourraient reculer entre 5,6 % et 12 % selon différents scénarios.
Le tourisme subit également les conséquences des menaces de missiles et de drones, ainsi que de la fermeture d’aéroports.
Tous secteurs confondus, les contrats de travail et l’activité des entreprises se maintiennent globalement, avec une adaptation par le télétravail. « À voir si ça va durer des mois et des mois », ajoute-t-elle.
Si la situation se prolonge, le PNUD avance que le chômage pourrait augmenter significativement. Entre 1,3 et 2 millions de travailleurs non qualifiés pourraient se retrouver sans emploi. Les travailleurs qualifiés pourraient également être touchés, estimant qu’il y aurait environ 350 000 à plus d’un million de chômeurs supplémentaires.
### Diversification
Face à ces perturbations, Hala Abi Saleh souligne que les pays du Golfe commencent à reconsidérer leurs investissements à l’étranger, en réorientant certains fonds vers leur économie nationale pour compenser les pertes.
À long terme, la guerre pourrait accélérer la diversification économique déjà engagée depuis plus de dix ans, visant à réduire la dépendance au pétrole et au gaz grâce à la logistique, au tourisme et à l’intelligence artificielle (data centers).
Dorothée Schmid, responsable du programme Moyen-Orient à l’Institut français des relations internationales (IFRI), se montre très pessimiste. La diversification économique des pays du Golfe, dit-elle, est gravement menacée par la guerre.
La destruction de ports, d’aéroports, de raffineries et de data centers par des frappes, souvent de drones iraniens peu coûteux, risque de paralyser ces économies tant qu’un modus vivendi avec l’Iran ne sera pas trouvé. « Tant qu’il n’y aura pas de fin au conflit et que cette fin ne s’accompagnera pas d’un modus vivendi entre ces États arabes du Golfe et l’Iran, il y a la menace d’une mise en quarantaine durable de toute la région. »
Cette vision est renforcée par les prévisions du PNUD. Avec la poursuite de la guerre, les revenus des gouvernements du Golfe risquent de se dégrader fortement, pouvant diminuer jusqu’à 10 % dans les scénarios les plus sévères.
### Fonds souverains importants
Cependant, l’émergence d’un « écroulement économique total » semble encore éloignée, selon la doctorante de l’UCLouvain. Les fonds souverains, estimés à « des centaines de milliards de dollars américains », permettent d’éviter ce scénario catastrophique.
Les autorités de Dubaï ont d’ailleurs annoncé lundi le déblocage de 237,6 millions d’euros d’aide financière pour soutenir les entreprises et les ménages face aux effets de la guerre au Moyen-Orient sur les économies du Golfe. « Nous avons approuvé aujourd’hui des mesures de soutien d’un montant d’un milliard de dirhams (237,6 millions d’euros) en faveur du secteur économique, destinées à aider les particuliers, les familles et les entreprises à faire face à ces circonstances exceptionnelles », a précisé le bureau de presse de Dubaï dans un communiqué.
### Pas égaux
Bien que les pertes économiques concernent tous les États du Golfe, « certains souffrent plus que d’autres », observe Dorothée Schmid.
Le Qatar est touché par des frappes sur des installations gazières stratégiques comme Ras Laffan, pourtant considéré comme un pays de médiation aux relations supposées cordiales avec l’Iran. Le Koweït, dont l’aéroport et certaines usines de dessalement ont été frappés, menace l’approvisionnement en eau potable. En revanche, Oman semble relativement épargné.
### Rebattement des cartes
L’Arabie saoudite est le pays du Golfe qui « s’en sort le mieux », selon Dorothée Schmid, « car c’est le plus grand pays ». « Son territoire a été le moins frappé », explique-t-elle. « Ils peuvent continuer à exporter du pétrole. Ils ont une capacité de rebond qui découle de leur géographie et de leur dotation en ressources humaines et matérielles. »
Les Émirats arabes unis, en revanche, sont ceux qui ont subi le plus de frappes iraniennes. Bien que moteur économique de la région et avancés en matière de diversification (notamment dans l’IA et la logistique), leurs infrastructures stratégiques, y compris les data centers, ont été ciblées.
« Cela renforce l’idée qu’à terme, l’Arabie saoudite pourrait rester, ou redevenir, la puissance dominante au sein du Conseil de coopération du Golfe, » dans le contexte d’une rivalité diplomatique entre Riyad et les Émirats.
### Sécurité humaine
Au-delà de l’économie classique, la sécurité des populations devient essentielle, notamment l’accès à l’eau à travers les usines de dessalinisation, déjà visées par des attaques. « Si les usines de dessalinisation sont touchées, on ne parle plus uniquement de sécurité classique mais de sécurité humaine pour les populations là-bas », s’inquiète Abi Saleh. « L’accès à l’eau est un droit fondamental pour tous. »
Dans une région parmi les plus arides du monde, où la disponibilité de l’eau est dix fois inférieure à la moyenne mondiale selon la Banque mondiale, les usines de dessalinisation jouent un rôle crucial pour l’économie et l’approvisionnement en eau potable de millions d’habitants.
Environ 42 % de la capacité mondiale de dessalement se trouve au Moyen-Orient, comme le révèle une étude récente publiée dans la revue Nature. Aux Émirats arabes unis, 42 % de l’eau potable provient de ces usines, contre 90 % au Koweït, 86 % à Oman et 70 % en Arabie saoudite, selon une note de l’IFRI de 2022. « Là-bas, sans eau désalinisée, il n’y a rien », résume l’économiste de l’eau Esther Crauser-Delbourg.

