Gil Bartholeyns au Groenland : « Je n’arrive pas à concilier beauté et réalité »
Le 1er janvier, le bateau plonge dans la lame et s’enfonce dans l’écume irisée. Le 20 janvier, la matinée est décrite comme la plus belle depuis le départ, avec un soleil rasant l’immensité et une meringue à perte de vue.
Chers Grand Nord et Arctique, avec leurs vastes îles,
On m’a demandé, en ce début d’année, comment j’allais. J’ai répondu : Mieux que le monde. On m’a rétorqué : C’est certain, surtout avec l’affaire du Groenland !
Depuis, il m’est difficile de concilier ce qui se passe avec la beauté persistante que m’inspirent tes paysages. Je peine à intégrer tes lumières pâles, tes eaux reflet du ciel, avec l’impérialisme, la guerre économique, les démonstrations de force, les insultes et le ressentiment, les routes transpolaires, les bases militaires, les ressources naturelles… On me demande maintenant à qui je vais écrire cette semaine ? J’ai répondu : Je vais écrire au Grand Nord, pour contrer la laideur qui le menace.
Je me souviens, il y a quelques années, j’écrivais ici même à la neige, à l’écume, à « Nous », en rendant grâce. Puis, la correspondance a pris un tour plus sérieux, documenté. Il fallait écrire à un ami exilé en Russie. Il fallait écrire à un proche libanais. Il fallait soutenir des femmes contre la haine. Il fallait informer, couper court, s’engager.
Aujourd’hui, Grand Nord, tu te retrouves sur tous les fronts – sauf celui de la beauté. Ainsi, j’aspire à créer de la beauté devant les horreurs quotidiennes : car en Europe, nous nous réveillons avec des nouvelles d’Amérique, comme si, après avoir fermé les yeux sur un jeu d’échecs, nous découvrions la pièce « jouée ». – Mais enfin ! La tour ne peut pas se mouvoir en diagonale ! – Maintenant, si !
Créer un barrage de beauté. J’en ressens le besoin. Une langue qui ne soit pas celle des mots comme rétorsion, chantage, invasion ; qui ne soit pas non plus ma langue maternelle, mais une langue de poésie, de littérature, du souffle de l’aventure. J’en ai besoin maintenant, immédiatement. L’utiliser pour élever, et redonner du sens au cosmos.
Alors, je m’embarque sur un petit bateau à vapeur. Non pas au rythme des nouvelles, mais au gré des événements de la nature.
1er janvier. Le bateau plonge dans la vague, s’enfonce dans l’écume irisée. Les mouettes qui volent autour de nous épousent avec une précision extrême les crêtes agitées.
6 janvier. Les eaux froides sont si poissonneuses qu’elles frétillent à la surface. Pas un jour sans qu’un banc de marsouins ne fonce joyeusement vers nous en exécutant des sauts.
11 janvier. En contournant cap après cap, le rivage forme une dentelle de roches noires devant des sommets d’une majesté écrasante.
14 janvier. J’ignore ce qui se passe « dans le monde ». À bord, chacun scrute la baie à la recherche d’une clairière pour s’engager entre les icebergs scintillants qui dérivent.
17 janvier. Villages colorés qui trébuchent. Terre qui dépouille du superflu. Montagnes qui évoquent de vieux souvenirs.
20 janvier. J’ai encore allégé mon traîneau. Ce matin est la plus belle que j’ai vue depuis notre départ. Aucun nuage n’intercepte le soleil qui rase l’immensité. Une meringue à perte de vue, traversée par des troupeaux de rennes.
23 janvier. Alors que notre petit feu amical crépite vers le ciel étoilé, j’aperçois, tombant du ciel, des lames de lumière dorée-verte qui ondulent au-dessus de nos têtes. Aurore boréale, danse des esprits, disent les anciens.
La beauté n’a pas de message, pas de politique, pas de frontières. Et, cher Arctique de vent, de silence, de peuples, rien ne rivalise avec ta splendeur sauvage.
Avec tendresse,
Gil

