« Faute historique », « L’histoire vous jugera »: la restitution d’objets au Congo ne fait pas l’unanimité en Belgique

Devant la commission de la Chambre qui se penche sur le passé colonial du royaume, plusieurs conceptions se sont heurtées vendredi… même si certains intervenants aux opinions divergentes ont trouvé un terrain d’entente inattendu par la proposition d’une antenne de l’Africa Museum à Kinshasa. Le thème a connu un regain d’actualité cette semaine avec le prêt à durée illimitée d’un masque kakuungu de l’ethnie Suku au Musée National de Kinshasa à l’occasion de la visite du roi Philippe. Au parlement la commission des Institutions fédérales a par ailleurs approuvé la semaine passée un projet de loi organisant la possibilité de restituer des objets appartenant au domaine public de l’État fédéral. Dans leur rapport, les experts de la commission « passé colonial » ont également évoqué la question sous l’angle de la réparation.

La loi, qui sera à l’ordre du jour de la séance plénière de jeudi prochain, fait de la Belgique une pionnière, selon la chargée de recherche Marie-Sophie de Clippele (Université Saint-Louis). Pourtant, le texte suscite des objections aussi bien au Congo qu’en Belgique. Il crée un cadre permettant de rendre aliénables des biens issus de la colonisation et dont la provenance est illégitime. Il n’emporte pas pour autant leur rapatriement au Congo, celui-ci impliquant d’abord une étude de provenance, la mise sur pied d’une commission mixte belgo-congolaise pour régler le transfert et organiser la mise en dépôt en Belgique en attendant.

« Dans les années 1980, des objets ont été mis à disposition du Congo, mais ils étaient toujours propriété du Musée de Tervuren. Maintenant une loi conférerait la propriété sans transférer les objets », a fait remarquer l’artiste Patrick Mudekereza.

À l’inverse, l’avocat Yves-Bernard Debie, conseil d’antiquaires et de marchands d’art, a tenu un long plaidoyer contre toute restitution qu’il considère comme une « faute historique ». « On ne refait pas le passé en restituant des biens culturels. Ces biens issus de la colonisation ne sont pas illégaux. Aucune règle ne permet de les juger comme tels. Vos travaux se déroulent sur base de la moralité et vous allez approuver un système au nom de votre morale mais sera-t-elle la morale du royaume dans 40 ans? », a-t-il expliqué.

Sur les bancs politiques, le plaidoyer a choqué Ahmed Laaouej (PS) et Guillaume Defossé (Ecolo-Groen). « Cela montre la violence que nous subissons tous les jours », a lancé sur le banc des experts auditionnés, Billy Kalonji, qui s’est également adressé aux députés. « Quand j’entends ce qui se dit sur ma culture, sans moi, c’est violent. Sachez que nous sommes au 21e siècle et que l’Histoire vous jugera. Vous avez plus de possibilités que vos prédécesseurs il y a 50 ans, 100 ans. Prenez trois semaines pour aller au Congo. C’est un continent qui demande du respect. Si vous parlez de restitution, mettez les Congolais à leur place ».

La volonté réelle d’une restitution est sujette à caution au Congo. Le professeur Kiangu Sidani de l’Université de KInshasa, instruit par des réunions officielles en Belgique, en doute au vu des conditions qui sont mises. « Le Congo ne prendra pas les armes pour récupérer ces biens », a-t-il assuré. Une solution serait une forme d’antenne de l’Africa Museum à Kinshasa, selon lui… une formule préconisée également par Me Debie.

La question d’un retour de ces biens sur leur terre d’origine est déjà ancienne. En 1969, le Congolais Matala Tshiakatumba publiait un poème intitulé « Tervuren, rends-moi mes masques ». Les objets ne sont pas seuls concernés par les demandes congolaises. La Belgique possède également des restes humains, en paritculier des crânes, à Tervueren mais également dans des officines privées où ils sont l’objet d’un commerce. L’Africa Museum a lancé le projet « Home » pour reconnecter ces restes avec leur famille et organiser leur rapatriement. L’un des responsables, Maarten Couttenier, a mis en garde les députés contre des conditions qui seraient dictées par la Belgique. « Il ne faut pas voir les Congolais comme de grands enfants qui ont besoin des Belges pour être éduqués », a-t-il expliqué.