Belgique

Évolution de notre perception des accidents nucléaires depuis 1970

La catastrophe nucléaire de Fukushima a servi à produire des connaissances sur comment « gérer » un accident nucléaire. Thomas Licata a réalisé un documentaire intitulé Revenir à Fukushima qui sera diffusé au cinéma en avril 2026 et en version courte sur La Trois le 11 mars prochain.


On pourrait penser que la catastrophe nucléaire de Fukushima aurait provoqué un retentissement mondial en tant qu’avertissement des dangers du nucléaire, entraînant la fin du développement de cette technologie. Cependant, il est clair aujourd’hui que ce n’est pas le cas. Au contraire, Fukushima a permis d’acquérir des connaissances sur la façon de « gérer » un accident nucléaire, ce qui marque une véritable évolution dans notre rapport initial à cette technologie.

Le risque nucléaire comme un impensé des autorités

Lorsque la technologie nucléaire civile commence à se développer dans le monde occidental, les autorités ne prennent tout simplement pas en compte le risque d’accident. Cette dimension du problème est niée. « Dans les années 70, les accidents nucléaires sont présentés par les pouvoirs publics et les organismes nucléaires comme extrêmement improbables, voire effectivement exclus. Cela est justifié par les principes de la sécurité nucléaire, donc les barrières, les multiples barrières qui existent entre la fusion du cœur potentiel et l’environnement, la possibilité d’un arrêt d’urgence automatique et toutes ces mesures de prévention qui sont en place et qui sont considérées comme suffisantes pour éviter les accidents« , explique Valérie Arnhold, qui a consacré sa thèse à la normalisation du risque nucléaire.

Pourtant, cette absence de risque est contestée, notamment dans les sciences sociales. Le sociologue Charles Perrault développe ainsi le concept « d’accident normal« , qui souligne qu’un accident ne survient pas seulement en raison d’un grand événement extérieur. Il peut également résulter d’une combinaison de facteurs à un moment donné : par exemple, une valve qui ferme mal et une panne du système électrique de secours. Dans ce cas, peu importent les protections et barrières prévues, elles pourraient ne pas fonctionner.

Valérie Arnhold analyse le discours sur le risque absent comme un moyen de rassurer le public. Étant donné les conséquences majeures anticipées en cas d’accident nucléaire, tant pour la population que pour la santé ou l’environnement, les autorités pensent que la population n’accepterait jamais de courir un tel risque s’il était envisagé comme possible.

L’acceptation et la normalisation du risque depuis les premiers grands accidents

Les premiers accidents nucléaires surviennent : Three Mile Island aux États-Unis en 1979, Tchernobyl en Ukraine soviétique en 1986. Ce dernier atteint le niveau d’alerte maximal sur l’échelle internationale des événements nucléaires (INES) et bouleverse le monde. Après cet accident historique, certains experts soulignent qu’un accident supplémentaire mettrait un terme à l’utilisation de la technologie nucléaire. Or, notre situation actuelle prouve le contraire. Notre perception du risque a évolué.

Aujourd’hui, « les discours des autorités françaises et internationales sont très différents, car on affirme clairement que les accidents nucléaires sont possibles, que d’autres accidents pourraient avoir lieu à l’avenir, mais cela n’est plus nécessairement considéré comme une raison de remettre en cause l’existence du nucléaire, ni même les principes de sécurité des réacteurs, ni les modes de gouvernement de la filière« , contextualise Valérie Arnhold.

Elle ajoute que « les autorités de régulation européennes, françaises et internationales appréhendent les accidents désormais comme des événements gérables, acceptables sous certaines conditions, et présenteront leurs possibilités comme une condition finalement inhérente aux activités nucléaires à laquelle nous devrions désormais nous accommoder. J’ai donc décrit dans mon travail comment les accidents nucléaires sont devenus normaux, dans le sens où ils sont abordés non plus comme des événements apocalyptiques, mais davantage comme des événements ordinaires des activités nucléaires« .

S’accommoder au risque plutôt que l’éviter

Au lieu de générer de la peur, la catastrophe de Fukushima devient un sujet d’étude pour en tirer des leçons. Indirectement, elle contribue à l’idée qu’un accident nucléaire est gérable, que la zone peut être rapidement reconstruite, et que, de toute manière, nos sociétés doivent s’adapter à ce risque. Cette idée peut également s’appliquer à d’autres problématiques, telles que les pesticides ou le risque climatique.

Valérie Arnhold souligne que ces diverses questions sont interconnectées par l’idée que nous devons nous accoutumer à ces risques, en tolérant la dégradation de notre environnement et les conséquences néfastes des activités industrielles. Ainsi, la modernité ne consisterait pas à améliorer la protection de notre santé ou de notre environnement. « Ce que montre la littérature en sociologie et en histoire environnementale, c’est finalement que cette vision optimiste ne correspond pas tout à fait à la réalité, mais qu’on peut plutôt lire aussi la modernité comme un processus qui conduit à une destruction de l’environnement de plus en plus forte, à une exposition accrue à des substances nuisibles à la santé, qui sont parfois légitimées et justifiées par l’existence d’une autorité de régulation, d’une science réglementaire qui évalue les risques, mais qui permet en même temps surtout de prendre des risques, de s’exposer à des risques. Et donc, il y a effectivement pas mal de secteurs, comme ceux que j’ai mentionnés, où on s’adapte d’une certaine façon aux effets indésirables des grands systèmes industriels, plutôt que de les empêcher réellement« .

Cela s’explique aussi par le fait que les risques, et notamment les conséquences environnementales, ne sont pas considérés comme des critères suffisamment importants pour influencer le choix d’une technologie plutôt qu’une autre. « Il me semble qu’il faut réintégrer dans les débats sur l’énergie, l’héritage environnemental et sanitaire extrêmement lourd de l’énergie nucléaire dans le monde. Pas seulement, évidemment, les accidents, la vie en territoire contaminé, mais cela comprend également les mines d’uranium, les déchets à traiter pendant des milliers d’années, etc. » conclut la sociologue.

« Retour à Fukushima », une série de podcasts et un documentaire

Comment le Japon a-t-il accepté le risque nucléaire et tente-t-il de reconstruire Fukushima ? C’est ce que Thomas Licata est allé découvrir. Réalisateur, il s’est rendu à Fukushima pour filmer la réalité de ces habitants de retour ou nouveaux venus.

Son documentaire Revenir à Fukushima sera projeté en salle en avril 2026, ainsi qu’en version courte sur La Trois le 11 mars prochain. C’est de ces entretiens et de ces rencontres qu’est née la série de podcasts du même nom.

► Découvrez ici le podcast en 5 épisodes « Retour à Fukushima » qui vous plonge dans la reconstruction de Fukushima.