Emmanuel Lepage : « Montrer la beauté ne consiste pas seulement à regarder »
Emmanuel Lepage a déclaré : « La Belgique, je dis souvent que c’est mon pays imaginaire. » Dans la mission où Emmanuel Lepage était, pour 80 personnes, il n’y avait qu’une vingtaine de femmes.
La Belgique, je dis souvent que c’est mon pays imaginaire.
**Pascal Claude :** Votre dernier voyage en date dont vous avez laissé une trace se joue aux confins du monde, en Terres australes, sur les îles Kerguelen, au plus près de la vie sauvage. D’où vient votre goût du voyage ?
**Emmanuel Lepage :** Mon père a été marin dans la Marine Nationale, il s’était engagé à 17 ans. Et j’avais dans ma chambre son diplôme de franchissement de l’Équateur, ça m’avait fasciné. Enfant, je me disais « mon père, il a fait le tour du monde sur un bateau ». Et ça, c’était quelque chose qui, je pense, a beaucoup nourri mon imaginaire. J’ai lu aussi beaucoup de bandes dessinées, beaucoup de bandes dessinées belges, c’est vraiment mon creuset au niveau de l’imagination. La Belgique, je dis souvent que c’est mon pays imaginaire. Parce que j’ai connu la Belgique d’abord par la bande dessinée avec les Tintins et les Spirou sans savoir que c’était la Belgique.
Et puis j’ai aussi beaucoup voyagé avec mes parents, quand j’étais enfant, ado. J’aimais beaucoup préparer les voyages, on avait une sorte de petit camion, et je préparais la route, les vivres, je crois que j’ai pris le pli du voyage à ce moment-là. Mais le pli du voyage en dessinant, c’est-à-dire en ayant un carnet de croquis avec moi, est venu un peu plus tard, quand j’étais étudiant en architecture. On nous invitait à avoir un carnet tout le temps avec nous pour noter, faire des croquis et je me suis rendu compte à ce moment-là que dessiner en voyage était absolument extraordinaire. D’abord pour rencontrer les gens mais aussi pour apprendre à dessiner dans des conditions qui sont très différentes de celles de l’atelier. Et puis, ça m’a surtout appris à ne pas avoir peur du regard des autres, parce que quand vous dessinez dans la rue, vous avez toujours des gens qui vous regardent, et aussi à accueillir des dessins qui sont ratés. En fait, ce n’est pas grave si on rate un dessin. Donc, ce n’est pas tant le voyage en soi que le voyage en dessinant.
**C’est compliqué de dessiner la mer ?**
Je pense qu’avant de monter sur les bateaux, la mer que je dessinais était assez appliquée. Je faisais des sortes de petites montagnes, d’une certaine manière. Le fait de la vivre dans mon corps physiquement, d’être malade au début, je passais vraiment des heures à essayer de la comprendre, comment rendre ces transparences, ces lignes d’écume… cette masse aussi que c’est, les reflets de la lumière. Et j’ai dessiné, dessiné, dessiné la mer. Aujourd’hui, je pense que je ne la dessine plus de la même manière.
C’est une forme de militantisme de montrer la beauté, c’est permettre à ceux qui vont lire le livre d’être peut-être plus sensibles à la beauté du monde, à sa fragilité, de combattre pour que ça ne disparaisse pas.
**Quand on découvre votre bande dessinée *Danser avec le vent*, on est face à l’irréel, l’irréel que vous dessinez. Est-ce que vous vous êtes dit ça aussi à certains moments, que ce qui était devant vous n’était pas réel ?**
Non, j’étais plutôt émerveillé. Je pense que dessiner, c’est aussi donner en partage cet émerveillement, la beauté du monde. Parce que je pense que c’est peut-être par la beauté, justement, qu’on sera plus attentif à la fragilité du monde dans lequel on vit. C’est une forme de militantisme de montrer la beauté, c’est permettre à ceux qui vont lire le livre d’être peut-être plus sensibles à la beauté du monde, à sa fragilité, de combattre pour que ça ne disparaisse pas.
**Vous vous dites très touché aujourd’hui par ces mouvements comme Nuit Debout, Notre-Dame-des-Landes, par celles et ceux qui, aujourd’hui, veulent imaginer construire un autre monde. Mais vous, vous restez toujours à côté. Pourquoi ?**
J’aime beaucoup voir des gens qui cherchent, qui luttent. Parce qu’il y a beaucoup de joie aussi dans le combat. Ce n’est pas une joie béate. Mais moi, j’ai toujours l’impression d’avoir un pas de côté, de n’être jamais à ma place. Je regarde les choses depuis la rive, parce que je pense que quand on dessine, quand on raconte des histoires, on a toujours ce pas de côté, cet entre-deux. Être à la fois dedans et puis un petit peu à l’extérieur, est une position qui, au final, me plaît assez. Mais je crois que tout simplement parce qu’on dessine, on n’est pas dans la même temporalité, parce que le dessin, ça prend du temps. Et puis j’ai toujours l’idée peut-être de raconter une histoire, donc je chope des phrases. Alors j’essaie à la fois d’être dedans, quand je vais à Kerguelen par exemple, je vais marcher avec eux, je vais manipuler des animaux avec eux, mais en même temps je n’oublie jamais que je dois raconter une histoire. Je pense que c’est ça le mécanisme de pensée qui est tout le temps différent.
**Aux Îles Kerguelen, vous étiez entouré de cette communauté humaine composée à la fois de scientifiques, mais aussi de personnels militaires et d’autres. C’est ce qui vous a intéressé aussi, ces liens qui se tissent entre ces différentes personnes ?**
C’est surtout avec eux que je vais faire une histoire, parce que je peux être subjugué par la beauté des terres australes, par la proximité des animaux, mais je dois raconter des histoires. Je ne sais pas raconter des histoires avec des animaux sauvages, avec des beaux paysages. Ce qui m’intéresse, c’est l’interaction entre ce lieu et les êtres humains que je vais rencontrer. Et ce qui m’a intéressé chez ces personnes, c’est qu’elles ont choisi d’être là, choisi d’être dans un monde loin de leur repère, de leur famille, de leur travail, avec des gens qu’ils n’ont pas choisis, pour le coup. Puisqu’ils ne peuvent pas partir, il va falloir inventer des façons de faire pour qu’on ne s’écharpe pas. Vous avez des militaires, des scientifiques, le personnel technique. Je crois que le point commun de toutes ces personnes, c’est d’être extrêmement curieuses. Ils sont là pour un métier, mais je pense qu’au-delà de ça, ils se cherchent eux-mêmes.
**Dans la mission où vous étiez, pour 80 personnes, il n’y avait qu’une vingtaine de femmes. Vous évoquez aussi dans le livre un cas de harcèlement, c’était important que ça y figure ?**
Oui, parce que ce qui m’a intéressé, ce n’est pas tant de parler du harcèlement en soi, parce que je crois que ça appartient à la personne, mais plutôt de voir comment beaucoup de ces personnes sur les bases se sont mobilisées pour réfléchir à quoi faire dans les cas de harcèlement. Quand on est isolé, qu’on ne peut pas éloigner l’agresseur et la victime. Je dis dans la BD que le premier voyage que j’avais fait dans les terres australes était une nostalgie, puisque je retrouvais une vie communautaire comme j’avais eu quand j’étais enfant, mais que ce deuxième voyage était une promesse, parce que je voyais ces jeunes gens, réfléchir ensemble à d’autres façons de faire. Et ce qui m’a intéressé, c’est ces rencontres, ces réflexions, ces témoignages. Comment, par exemple, les femmes avaient besoin, parce qu’elles étaient minoritaires, d’avoir des moments à elles, vraiment, où elles discutent d’autres choses que des hommes. D’avoir un moment où elles peuvent se retrouver, partager leurs angoisses, leurs solitudes. Peut-être le harcèlement qu’elles peuvent subir de tel ou tel homme. Ce que j’ai voulu faire dans ce livre, c’est justement raconter d’autres mécanismes de pensée qui traversent nos sociétés aujourd’hui. Même si c’est au bout du monde, dans des petites communautés, les questionnements qu’ils se posent sont les mêmes pour tout le monde.
**Vous souhaitiez faire un livre sur la joie. Pourquoi ?**
Je n’ai jamais vendu un livre aussi vite à mes éditeurs, je leur ai dit « je vais faire un livre sur la joie » ils m’ont dit « on signe ». C’était assez contre-intuitif dans le monde comme le nôtre. Quand on parle de joie, on a l’impression de quelque chose d’un peu béat. Ce n’est pas ça du tout. Pour moi, la joie, c’est la joie de l’engagement, la joie du faire, la joie d’être ensemble. La joie telle que je l’imagine, c’est vraiment quelque chose où on essaie d’être ensemble pour faire advenir quelque chose de meilleur.

