Emmanuel André: « Pierre-Yves Jeholet a eu un discours qui a amplifié le phénomène de théorie du complot »

L’ancien porte-parole interfédéral francophone de la lutte contre le coronavirus a été interrogé sur les sujets chauds du moment, notamment la nouvelle composition du Celeval, le groupe d’experts qui conseille le Conseil national de sécurité. Il est également revenu sur sa prise de tête avec le ministre de la Fédération Wallonie-Bruxelles Pierre-Yves Jeholet.

Emmanuel André s’est déclaré tout d’abord très positif face à la nouvelle composition de la Celeval (cellule d’évaluation), qui comprenait des virologues et des experts scientifiques et qui va à présent intégrer également des économistes et des psychologues. « On est aujourd’hui dans une crise beaucoup plus complexe. Il faut prendre en considération beaucoup plus d’expertise et il faut aussi recréer du sens, il faut savoir vers où on va », a-t-il assuré. « Avoir un organe pluridisciplinaire est donc quelque chose d’extrêmement important. Il faut maintenant essayer de redéfinir, de réinventer, les priorités.« 

L’ancien porte-parole interfédéral, qui détaille ce qui a été retiré aujourd’hui de l’organe officiel d’experts (des « virologues », des « experts de la vaccination »), est marqué par contre par l’arrivée de lobbies au sein de la Celeval. « La chose la plus frappante est qu’on a intégré dans cet organe de l’Etat des lobbies: le lobby de l’économie, de l’événementiel. On sent que ce gouvernement est sensible à ces lobbies-là. » A la question de savoir si d’autres lobbies ont tenté – en vain – de rentrer dans cette Celeval, Emmanuel André ajoute: « Il y a certaines choses qui ne sont pas parvenues à entrer. Il y a le monde de la médecine du travail, tout ce qui est prévention, tout ce qui est médecine scolaire, l’éducation à la santé, les experts en communication ».

Le scientifique et médecin insiste sur cette dimension de la communication et pointe alors le danger de tous ces discours anti-science qui circulent actuellement. « Ce qu’on voit aujourd’hui, ce sont énormément de théories du complot qui ont émergé et c’est parce que la stratégie de communication est probablement trop faible pour expliquer », précise-t-il. « Une partie de la population est très sensible à cette théorie du complot. On sait qu’une partie du gouvernement y est très sensible aussi, par rapport à tout ce qui est expertise autour du climat par exemple. Certains membres du gouvernement sont sensibles à ces discours anti-science. » En prenant l’exemple emblématique de David Clarinval, ministre fédéral du Budget et de la Fontion publique, qui avait interpellé sur Twitter en 2013 le climatologue Jean-Pascal van Ypersele sur le réchauffement de la planète (« Pourtant la température n’augmente plus depuis 15 ans. Les scientifiques le reconnaissent. Pas vous? »), Emmanuel André affirme qu’il y a donc « des membres du gouvernement qui ont un discours anti-science. Il faut savoir le reconnaître et c’est au rôle de la science de se définir et d’être plus proactive dans sa communication.« 

Son accrochage avec le ministre Jeholet

Interrogé sur son accrochage sur Twitter avec le ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles Pierre-Yves Jeholet, qu’il avait accusé de ne « pas avoir assumé le pouvoir qui lui a été confié par la population« , Emmanuel André s’explique. « Pierre-Yves Jeholet, qui est responsable de tout ce qui est éducation et recherche en Fédération Wallonie-Bruxelles, a eu un discours qui a amplifié sur les réseaux sociaux et dans la population le phénomène de théorie du complot. Il a eu un discours anti-science générique. En mettant tout le monde dans un pot où tout le monde se disputerait autour de choses complètement discordantes, il a décrédibilisé le discours de la science pour essayer de crédibiliser le discours politique. Je pense que c’était quelque chose qu’on observe, on n’est pas le seul pays où ce genre d’événement se passe, mais c’est maintenant au monde scientifique à essayer de pouvoir donner des réponses structurées dans le long terme. C’est un phénomène de société.« 

Quand on lui demande si le monde politique a repris la main aujourd’hui sur le monde scientifique, Emmanuel André tempère. « Quand il y a des mauvaises nouvelles, on dit que ce sont les scientifiques. Et quand il y a des bonnes nouvelles, les politiques se l’approprient. C’est de bonne guerre, ce type de stratégie de communication existe depuis longtemps. Mais par contre, est-ce qu’ils ont vraiment repris la main? Comme je le disais, Pierre-Yves Jeholet, en responsable de la culture, les experts et virologues qu’il décrie travaillent au quotidien encore et de façon bénévole pour soutenir tout le secteur de l’événementiel et de la culture. Il sollicite encore au quotidien les virologues, mais dans sa communication, quelque chose a clairement changé.« 

Le danger du populisme

Emmanuel André explique aussi les dangers de ces discours anti-science, relayés par certains membres du gouvernement. « Le danger de l’anti-science est de dévier vers l’utilisation de la science et de l’évidence scientifique à des fins populistes, c’est-à-dire que certaines évidences dans notre société, que soit le changement climatique,mais ce n’est pas mon secteur d’expertise, ou que ce soit ici la gestion de cette épidémie, nécessitent des mesures qui sont parfois impopulaires ou des mesures qui doivent être revues et réadaptées car on est dans des équilibres instables. Ce sont évidemment des choses qui sont extrêmement impopulaires, puisque demander à la société de changer et de s’adapter nécessite des efforts extrêmement importants, et on voit aujourd’hui tous les efforts qui ont été produits. C’est impopulaire et certains choisissent d’affronter ces difficultés par une décrédibilisation de l’évidence scientifique. D’autres choisissent la méthode courageuse.« 

A-t-il commis des erreurs?

Une commission spéciale Covid-19 va officiellement débuter ce vendredi et va revenir sur toute la gestion de la crise sanitaire. Emmanuel André a occupé les premiers plans au début de l’épidémie. Et lorsqu’on lui demande s’il a fait des erreurs, le principal intéressé répond: « Ces erreurs, je pense que ce sera au Parlement à juger. Ce ne serait pas à moi. Je pense que je ne suis pas le meilleur juge pour cela. Par contre, je pense que quelque chose qui a été consistant, c’est de pouvoir communiquer les incertitudes au moment de certaines décisions, de certains avis. Et là-dessus, je pense que j’ai été consistant.«