Élection présidentielle au Portugal dimanche : l’extrême droite ne se normalise pas.
Le Portugal a vu le parti Chega, fondé en avril 2019 et dirigé par André Ventura, devenir un acteur central capable d’influencer le débat public, avec près de 24 % d’intentions de votes aux élections présidentielles de 2026. Selon Eurostat et l’Institut portugais des statistiques (INE), les prix de l’immobilier ont augmenté de 169 % en une décennie, quatre fois plus vite que les salaires.
Longtemps perçu comme une exception en Europe occidentale, le Portugal voit aujourd’hui l’extrême droite s’ancrer durablement dans son paysage politique. Créé en avril 2019, le parti Chega et son leader André Ventura ne sont plus considérés comme un phénomène protestataire, mais comme un acteur central capable d’influencer les équilibres institutionnels et le débat public.
À l’approche d’une élection présidentielle incertaine – un second tour devra probablement départager les cinq candidats favoris dans les sondages, une première depuis 1986 –, André Ventura se profile comme l’un des principaux acteurs de cette élection. Cet avocat de formation, ancien membre du Parti social-démocrate (PSD) et connu pour ses commentaires sportifs à la télévision portugaise, est maintenant crédité de près de 24 % des intentions de vote, soit le double de son score lors de la présidentielle de 2021.
« Il a un bon potentiel pour atteindre le second tour », analyse le politologue António Costa Pinto. « Il a la capacité de consolider son électorat et de mobiliser lors de chaque élection. En un sens, c’est lui qui incarne le parti : 70 % des électeurs de Chega votent uniquement pour lui. Au second tour, il va encore élargir sa base. »
Cependant, cette candidature n’allait pas de soi. « Il y a huit mois, ces élections avaient un vainqueur anticipé », rappelle Costa Pinto, faisant référence à l’amiral Henrique Gouveia e Melo, candidat centriste et indépendant, qui était alors grand favori. Fort de son score aux législatives de mai dernier – Chega est devenu le principal parti d’opposition avec 60 députés au Parlement – et face à la menace de l’amiral, « André Ventura a décidé de se présenter. Il ne voulait pas laisser quelqu’un d’autre s’emparer de sa base électorale. »
Pour l’historien Victor Pereira, cette stratégie repose aussi sur une volonté de saturer l’espace médiatique. « À la manière d’un Trump ou d’un Bolsonaro, c’est lui qui dicte le tempo. » Dès le début de la campagne, Ventura a déclenché des polémiques en déclarant qu’il faudrait « trois Salazar » (l’ancien dictateur) pour rétablir l’ordre au Portugal. « Il savait qu’il allait susciter une hystérie dans le débat public. Il convoque cette figure pour choquer, s’imposer immédiatement au centre de l’attention. Il désire voir son image partout, utilise tous les moyens pour se mettre en avant et a cette volonté narcissique de représenter ses thèmes. »
### Contexte social dégradé
Ventura rejette toute affiliation à l’extrême droite. Pourtant, « son discours sur l’autorité, ses attaques envers la démocratie, les contre-pouvoirs, la justice ou le Tribunal constitutionnel, ainsi que son illusion d’un pays uni en proie à la contamination par les minorités, notamment les immigrés et les gitans, relèvent clairement de l’idéologie de l’extrême droite », souligne Victor Pereira.
La montée de Chega s’explique aussi par une crise sociale sévère. Le Portugal fait face à une grave crise du logement : en dix ans, les prix de l’immobilier ont augmenté quatre fois plus vite (+169 %) que les salaires, selon Eurostat et l’Institut portugais des statistiques (INE). Même récemment revalorisé à 1 073 euros brut par mois, le salaire minimum demeure l’un des plus bas d’Europe occidentale. De nombreux Portugais ne peuvent plus se loger dans les zones urbaines et sont contraints de s’installer en périphérie, parfois éloignée, créant une véritable « géographie du ressentiment », propice au discours populiste.
### Question migratoire
À ces tensions s’ajoute la problématique des migrations. Le pays, vieillissant et en manque de main-d’œuvre, a vu le nombre d’immigrants quadrupler en sept ans, atteignant environ 1,6 million de personnes sur une population de dix millions. Cette rapide augmentation nourrit chez les électeurs de Chega la crainte d’une insécurité et d’une perte d’identité nationale, un thème clé du discours de Ventura.
Enfin, ces évolutions s’inscrivent dans une transformation plus large du système politique. « Il y a un façonnement du système des partis et une tendance à droite », observe António Costa Pinto. Le gouvernement dirigé par le social-démocrate Luis Montenegro « s’efforce désormais de négocier avec Chega, comme en témoigne le durcissement des politiques migratoires. » Cette « relation faite de tensions et de compromis » contribue à banaliser les thèses de l’extrême droite.
Dans un pays qui a longtemps été résistant à ces idées, l’ascension d’André Ventura représente un tournant politique majeur – et potentiellement durable.

